12/2/2007 - 24h Chrono, saison 6 : tuer le père/sauver la mère patrie.
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Sidération de l'oeil. Locke, prophète à qui l'ordonnancement secret de l'île/monde a été révélé, dans le face à face avec le "monstre", se confronte à l'hermétisme du signe. Prééminence du sensible sur l'intelligible : expérience par où se forme la connaissance. Depuis quand une série ne nous avait pas demandé de simplement savoir regarder ?
Lost, saison 2, épisode 17.
L’utopie du projet collectif, tel est l’enjeu de Lost, affirmé avec plus de précision encore dans la saison 2.
La série, qui prêtait jusqu’à maintenant le flanc aux critiques les plus sévères, au motif de ses effets de manche scénaristiques et de la résolution sans cesse différée de ses intrigues, énonce une cohérence souveraine, inattendue. Chaque motif entre en résonance dans un dispositif où l’arbitraire vacille. Au point que ce singulier objet sériel pècherait même par excès de sur signification. Luxuriante forêt de signes, Lost foisonne de questions, dont la valeur ne tient pas tant dans les réponses que dans leur formulation même.
Dans cette deuxième saison, la question du territoire et de son partage irrigue de bout en bout le scénario. Au fur et à mesure que s’esquissent les contours mystérieux de l’île, qu’une frontière arbitraire est décidée par les Autres, menace maintenant incarnée, la vraie problématique fait jour : comment vivre ensemble ?
S’agréger en communauté, cohabiter : projet sociétal coercitif qui appelle immanquablement un choix politique, dans lequel l’altérité n’est pas irréductible, mais subsiste comme objet de fantasme, de peur ou de désir.
Comment vivre ensemble et a fortiori après un traumatisme ? Ici, un crash aérien et par équivalence le 11 septembre. La série ne cloisonne pas la proposition, bien au contraire. Deux modèles entrent en concurrence, se défient et s’incarnent, à travers les personnages de Locke et Rousseau.
Aurélien Allin, dans le hors série de Mad Movies (Les Séries cultes, mars 2006), en livre une analyse assez pertinente : « Locke le philosophe considérait que l’homme s’agrégeait en groupe car il était naturellement sociable. Dans cette société, les hommes sont libres et égaux et ne peuvent, ni ne doivent être assujettis : l’Etat est un consentement de volontés libres. Toutefois, l’homme doit respecter la loi de la nature, découverte par une révélation d’ordre divine, symbolisée dans la série par le face à face avec le monstre. (…) A bien des égards, la théorie de John Locke, en sublimant les droits individuels, cherche à se prémunir des conséquences du futur système créé par Rousseau. Car pour ce dernier, les hommes doivent, dans le contrat social, abdiquer leurs droits à la communauté afin de conserver leur liberté, leur égalité et l’intérêt général. ».
La soumission à l’autorité, son adhésion, garantissait jusqu’alors l’équilibre communautaire dans la série. Mais la saison 2 dépasse les schématismes, au profit d’un déplacement : la contestation de ce pouvoir au sein même du groupe de rescapés.
Glissement captivant : le "même" devient un "autre". Sawyer, l’anarchiste, aidé de Charlie, le rebelle, s’inscrivent en rupture avec l’ordre établi et organisent un putsch, tandis que John Locke compose de plus en plus difficilement avec le commandement de Jack, lequel s’apprête à lever une armée. Rousseau, isolée, observe de loin une communauté qui se débat pour échapper à la tentation du totalitarisme, son propre système, un monstre tapi prêt à bondir de la jungle.
Ce que Lost donne à voir, c’est, ni plus, ni moins, la naissance d’une nation, jusque dans sa dimension cosmologique et mythologique. Une civilisation émerge ex nihilo et s’interroge sur les conditions de sa pérennisation, face à la précarité d’un territoire et à la fragilité des hommes qui l’occupent.
Photogramme : Matthew Fox (Jack) dans la saison 2 de Lost, épisode 1.

