06/4/2006 Ce que John Locke a vu
Sidération de l'oeil. Locke, prophète à qui l'ordonnancement secret de l'île/monde a été révélé, dans le face à face avec le "monstre", se confronte à l'hermétisme du signe. Prééminence du sensible sur l'intelligible : expérience par où se forme la connaissance. Depuis quand une série ne nous avait pas demandé de simplement savoir regarder ?
Lost, saison 2, épisode 17.





Commentaires
Ce que John Locke a vu, le spectateur le voit également.
Je me suis gardée de poster le photogramme en question, car je m'attirerais les foudres de mon lectorat, hostile aux spoiler.
Mais je peux l'écrire : une énigme, des signes ésotériques qui dessinent une sorte de carte mais je renonce déjà, tombant dans la spécularité vaine.
Je vous crois sur parole. En parlant du « monstre du Loch/Locke Ness », je cédais à la tentation du bon mot. C’était aussi un clin d’œil, si je puis dire, à ceux qui, sous prétexte qu’un des personnages essentiels de la série se nomme John Locke, lisent « Lost » sous l’angle de la philosophie anglaise et de sa tradition empiriste (l’expérience, la sensation, les unités sensibles, l’association…). Est-ce judicieux, je n’en sais rien, n’ayant pas encore vu la saison 2, mais l’idée me séduit assez. Elle me fait rêver d’un autre « Lost », plus esthétique (au sens étymologique du mot), moins codé, plus proche du « Rendez-vous avec la peur » de Tourneur (voilà un grand film empiriste) que du jeu de pistes pour scouts cinéphiles, avec tout ce bric-à-brac ésotérique, tous ces indices cabalistiques qui plombaient la première saison, au point que je n’y avais vu qu’une manière assez désastreuse chez Abrahms et ses collaborateurs d’assurer d’entrée leurs arrières, comme s’il avait fallu garantir la survie de la série, en multipliant les artifices racoleurs, avant celle du récit…
depuis jamais, je pense. Daney, après la guerre du Golfe, a éprouvé que la tâche de la telé n'etait pas laisser voir, mais faire lire (la distinction entre l'image et le visuel...). "Lost", toutefois, opère une sorte de déréglément de la lisibilité. "Savoir regarder", dans ce sens, serait une nouvelle pédagogie du regard televisif : arrêter de trouver dans le visible l'intelligible (ou lisible), ce que le cinéma a déjà fait plusieurs fois, mais dans la télé c'est différent. En même temps, "Lost" se construit autour de quelque chose inconnu - un hors-champ. On croyait que l'esthétique du plein etait l'unique forme imaginable pour la télé, parce que le visuel, donc la télévision, selon Daney, est une boucle, il ne lui manque rien. mais "Lost" parle toujours de quelque chose qu'il manque...
Quelque chose qui manque, en effet, mais qui fait retour systématiquement...
Orphée,
Vos attentes esthétiques vont être déçues, car formellement, le dispositif reste inchangé. La lecture sous l'angle de la philosophie anglaise fonctionne en revanche à plein. A ce point là d'avancement dans la saison 2 de Lost (plus que 6 épisodes avant l'épilogue), le hors champ s'affirme avec plus d'évidence encore et la série entérine, avec plus de force encore, sa propre schizophrénie. Mais je me tais.