29/9/2005 Prends-moi dans tes bras (John Wayne)



Cary Grant a de grandes mains. C’est un fait. Une promesse d’étreinte, d’enveloppement et d’abandon. Seulement voilà, Cary Grant n’a jamais su enlacer ses partenaires. Je revoyais coup sur coup Charade et La Mort aux Trousses, selon un choix aléatoire (du moins je le pensais). Et ce détail venait, à chaque fois, bousculer la vision de films, au final, très proches : la frigidité de l’acteur, sur laquelle on a tant écrit, y est, en effet, manifeste.
Ainsi, je regardais Grant écarter successivement les avances de l’entreprenante Audrey Hepburn, puis tenir à distance, la non moins dégourdie Eva Marie Saint.
Et j’observais toujours le même geste contraire : quand Cary Grant attire à lui ses partenaires, il semble les repousser dans un même mouvement. Une distance, à peine perceptible mais néanmoins bien présente, empêche la proximité des corps, signe l’impossible intimité.
Je me demandais alors comment un acteur, qui avait su tirer profit de son trop grand corps pour en faire un événement burlesque (notamment dans les comédies de Hawks), pouvait être aussi empoté avec ses partenaires féminines. Car sa fameuse ambivalence ne saurait, à elle seule, apporter un éclairage satisfaisant sur ce geste répété et contradictoire.
Et Hitchcock de mettre en scène, avec génie, ce hiatus fondamental, dans une scène d’anthologie de La Mort aux Trousses. Cary Grant, désemparé, regarde ses longues mains, membres inertes, crispés sur la caresse qu’il hésite encore à prodiguer à Eva Marie Saint, blottie au creux de sa poitrine. La scénario dit une crise de confiance (l’héroïne est peut-être une traîtresse) quand Hitchcock filme une crise de l’acteur.
Dans quels bras de cinéma aurais-je aimé me réfugier, si ce n’est ceux de Cary Grant ? Je songeais immédiatement à John Wayne, la figure substitutive avec laquelle j’ai grandi de Ford à Hawks.
Et bien entendu, le geste redoublé du héros dans La Prisonnière du Désert, soulevant à bout de bras la fillette, puis la femme qu’elle est devenue, m’est revenu.
Geste viscéral, puissante empoignade. Qu’est-ce qui rend cette étreinte aussi bouleversante, si ce n’est sa dualité même, son mélange tout à la fois de brutalité et de douceur ineffable ? Tout comme chez Grant, le geste est paradoxal mais il réalise l’accomplissement de l’intime. Chez Ford, John Wayne ne se contente pas de soutenir sa partenaire. Il porte le ciel.
Crédits : La Mort aux Trousses (North by Northwest) de Alfred Hitchcock avec Cary Grant et Eva Marie Saint.
Et deux photogrammes extraits de La Prisonnière du Désert (The Searchers) de John Ford, avec John Wayne et Nathalie Wood.



Commentaires
Amitiés, Olivier.
Bien à vous
Les mains de Grant sont des mains qui offrent, qui dansent:
http://ruinescirculaires.free.fr/index.php?2005/07/06/60-elle-et-lui#co
Si il est embarassé par Mister Kaplan (Monsieur Kaplan, on demande Monsieur kaplan),c'est parce qu'elle qu'elle s'offre à lui. Il la sauvera d'ailleurs en la retenant dans l'épisode final et la hissera dans sa couchette. Preuve qu'il ne manque pas de force...
J'invite d'ailleurs ceux qui n'auraient pas lu cette note à le faire de toute urgence.
Oui, Randolph Scott. Je crois que les deux acteurs avaient loué une maison ensemble, non ?
Il est vrai, sinon, que Grant hisse sa partenaire de Monument Valley jusqu'à sa couchette, avant le fameux passage du tunnel... Mais on est guère dans l'étreinte, plus effectivement dans une démonstration de force, laquelle replace le couple sur un pied d'égalité. L'enjeu c'est ici le pouvoir, condition aussi du sexe. Une fois l'équilibre rétabli, le sexe est possible.
Vous devriez écrire sur ces quelques plans de fin.
Le personnage de J Wayne, obsessionnel, rongé par le passé ( la mélancolie propre aux cinéphiles, peut-être est-ce une des raisons de mon identification et ce qui fait la force de cette séquence ) bascule dans le présent de l'acceptation de l'identité, du passage de la petite fille d'autrefois à la jeune femme; il me semble qu'on ne peut réduire ce personnage à la question de la réintégration dans la communauté, il se joue autre chose comme vous le montrez fort justement
Là ou Hitchcock est dans un jeu de signes, dans l'image et la projection, Ford est dans la simplicité et l'humanisme.
Sinon bravo pour vos articles, votre sensibilité...l'histoire qui se raconte à travers...ce secret que vous nous faites partager
Voilà avec mes mots, dans l'urgence d'une connexion
Amitiés
c'est marrant mais dans le final de la prisonnière du désert, on ne sait pas un moment s'il va s'en prendre à elle (la tuer) ou la sauver, finalement c'est presque du Hitchcock! (je blague)
Vos mots me touchent, fussent-ils écrits dans "l'urgence d'une connexion". Effectivement, la réintégration de l'héroïne dans la communauté n'est pas le seul enjeu. Il y a la reconnaissance viscérale des liens du sang, intangibles, immuables. Cette acceptation pleine de renoncement de l'impur. Oeuvre humaniste, comme vous le soulignez avec Vincent, qui se place à la marge du réseau de signes hitchcockien.
Vincent,
Le final aussi me chavire, par son ambiguité que ne manque de souligner JS (va t-il la tuer ?). D'ailleurs, je trouve que tu n'as pas tout à fait tort JS, même si on ne peut pas à proprement parler de suspense (quoique).
En fait, l'immédiateté physique des plans de Ford, leur frontalité suscitent toujours une grande émotion chez moi.
Sktns,
Le rébus te sied bien. Tu commences à penser "en cinéma", fais gaffe !
Pour ta photo du haut, avec Eva Marie Saint il faut comprendre le film aussi, Cary n'ose pas la toucher car il pense qu'il à falli mourrir a cause d'elle et se sent trahi.
Mais y'a vraiment des gens qui ont du temps a perdre pour écrire des naiseries comme ca....