07/5/2007 L'inaccessible.
Caresser l’inaccessible. Du bout des doigts l’effleurer, tenter de le fixer pour l’éternité. L’Italie de l’après-guerre rêve d’Hollywood et de son lot d’icônes cinématographiques insaisissables. Sex symbol des années 40, Rita Hayworth s’affiche sur les murs d’une ville désolée, toile de fond à la détresse des chômeurs hâves du Voleur de Bicyclette. Le personnage principal, un colleur d’affiches, se fait voler son instrument de travail, un vélo sur lequel repose tous ses espoirs de fortune.
De Sica filme la survie au quotidien et un écart par où les fastes hollywoodiens paraissent bien éloignés de la dure réalité d’individus privés d’illusions. Il le fait magistralement, le temps d’un plan presque programmatique. Le héros fixe maladroitement la star postérisée, figée dans la glu d’un fantasme spectatoriel collectif. Hors de portée, mais tellement palpable à la fois, le désir s’adosse aux murs comme au flanc de vies miséreuses. Les mains, métonymie du prolétariat, enserrent le visage de l’éternelle Gilda, sans pouvoir posséder le mythe. Et n’embrasse, au pourtour de la bouche, que l’écho illusoire d’un glamour qui se refuse tout en s’offrant.
Même constat d’impuissance dans La Dolce Vita de Fellini. Marcello est un chroniqueur, à l’affût de scandales. L’échotier traîne son regard somnambule dans les raouts mondains. Son fantasme de cinéma s’incarne en la plantureuse et fantasque Américaine Silvia, interprétée par Anita Ekberg. Le temps d’un plan là encore, le désir se heurte à une réalité retorse. Mais Silvia est-elle au moins réelle ? N’est-elle pas, à l’instar de l’affiche qui représente Rita Hayworth, la matérialisation d’une chimère ? Une simple représentation ? ("Silvia, qui es-tu donc ?" lui demande t-il, fébrile).
Réminiscence absolue des stars made in Hollywood, la femme s’offre à la contemplation fascinée du journaliste, se fige et prend la pose comme pour un objectif désespérément absent.
"Belle comme un rêve de pierre", elle échappe au commun des mortels, touche à la sainteté même. Autrement dit, le spectateur que figure le passif et subjugué Marcello. Les mains entourent le halo du visage comme pour en percer l’aura mystérieuse. Mais ne saisissent que du vide. Dans la lignée des héros impuissants felliniens, Marcello ne comprend rien à l’éternel féminin. Moment suspendu qu’érotisent les puissants jets d’eau à valeur lustrale de la fontaine de Trévi. Leur flot bouillonnant s’interrompt subitement. Quand il pensait pouvoir le posséder, mieux en faire partie, le rêve de cinéma de Marcello se dissout.
Aux abords de la fontaine, un cycliste interloqué observe le couple, redoublant le point de vue du spectateur. On se prend à rêver éveillée, nous figurant un instant que le héros du Voleur de Bicyclette s'est invité aux abords de cette scène de cinéma d’anthologie.

Photogrammes de haut en bas : Le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica (1949) et La Dolce Vita de Federico Fellini (1960).
Playlist : Merz, My name is sad and at sea
album Loveheart.





Commentaires
Interdit de commentaires sur ce blog ! Je viens de commencer l'écriture de mon billet avec quasiment les mêmes mots !!!! Serions-nous connectés ? Blogs croisés ?
Effectivement ! Loin de moi l'idée de "bannir" d'aussi précieux contributeurs que toi. Même si la pratique est dans l'air du temps qui va s'étirer sur ces cinq prochaines années. Quant à ton remarquable blog, les commentaires ne vont pas tarder à affluer. Il faut juste un temps de chauffe. Mais il n'y a pas de raisons : la qualité est au rendez-vous. C'est l'endroit du web où je me reconnais le plus.
Orphée,
Grazie mille !
A tous,
Juste une petite précision sur la playlist (toute modeste, un seul titre). J'ai cédé à la tendance généralisée. Mais c'est aussi une manière de contextualiser les billets que j'écris toujours en musique. Je me suis rendue compte que les morceaux que j'écoute donnaient leur couleur aux textes. Ils ne font pas nécessairement écho aux contenus (quoique).
Sylvia, d’abord déguisée en prêtre avait déjà épuisé Marcello en grimpant jusqu’en haut de la tour ( !) du Vatican. La diablesse avait déjà surestimé le pauvre Marcello Elle place cette fois-ci sa sensualité sous le patronage païen de Neptune. Sans plus de succès : Marcello l’idéalise, les fontaines cessent de jaillir ( ! !). Le danseur à l'allure dionysiaque chez qui se rendront ensuite Marcello de Sylvia conviendra bien mieux à cette dernière.
C’est du moins auinsi que je lis cette séquence en me référant à Bazin qui a repéré chez Fellini la volonté de s'écarter de la morale petite-bourgeoise, qui tend toujours à juger les personnages, pour suivre son inspiration franciscaine qui le conduit à faire, de manière beaucoup plus radicale, de l'ange la mesure ultime de l'être. L'enjeu de La dolce vita est rien moins que de voir comment l'homme européen , quotidien et contemporain s'arrange avec le spirituel.
Fellini a ainsi accumulé différentes incarnations du spirituel dans un monde apparemment trivial. Il étudie alors comment son personnage principal, Marcello, réagit aux signes de la grâce : la statue du Christ en hélicoptère, la foire au miracle, le monstre marin et surtout l’ange de l’écriture (la petite serveuse qui lui conseille d’écrire son roman et qu’il ne reconnaitra pas au plan final) autant d’occasions ratées qui condamnent Marcello à l’enfer social.
A vouloir créer des êtres innaccessibles (ce que n’était pas Anita Ekberg… pour Marcello ! ) on ne voit pas les signes présents dans le réel.
Merci pour cette belle contribution. C'est effectivement frappant ce mélange de trivialité et de grâce dans La Dolce Vita. D'ailleurs, toujours dans la même séquence de la Fontaine de Trévi, Silvia en déesse de l'amour verse sur la tête de Marcello quelques gouttes d'eau. Un baptême païen.
Tu parles de "signes de la grâce" et dans ton énumération qui s'y rapporte, tu évoques le monstre marin. J'avoue que c'est un motif qui m'a toujours intriguée chez Fellini. On retrouve ce monstre putrescent dans Et Vogue le Navire. Il est l'objet d'attraction des passagers mondains. J'y voyais une réification de la société bourgeoise, l'expression de sa déliquescence. Mais ca ne me parait pas complètement satisfaisant, je le sens. Si quelqu'un pouvait m'apporter son interprétation.
Je crois savoir qu'un livre a été écrit sur les monstres au cinéma. Je cherche là aussi la référence...
C'est curieux, aucun de vous n'a évoqué Le Voleur de Bicyclette. Je l'ai revu, bouleversée. Ca m'a paru très simple : c'est l'histoire d'un père qui perd son vélo mais trouve un fils.
(je m'auto-cite, ça manque d'humilité, mais les textes me paraissent complémentaires).
http://cache.eb.com/eb/image?id=11126&rendTypeId=4
Très intelligents regards croisés, je trouve, et le retour in extremis au film de De Sica est élégant.
Vous devez sans doute aimer Olmi, Sandrine.
Par ailleurs c'est curieux comme on ne retient souvent de Fellini qu'une seule image de femme - la plantureuse - alors que dans son cinéma le féminin est un mystère qui se conjugue au pluriel : cf. Cabiria, les filles-freaks de "Casanova", la Gradisca et les institutrices d' "Amarcord", "La Cité des femmes", etc.
Ici le monstre marin qui regarde (de son œil fort peu affable) et est regardé par Marcello est une image virtuelle de lui-même. Il y a là probablement une complaisance de Marcello à se voir ainsi et à me (nous ?) transmettre cette idée. Fatigué de sa nuit, incapable de discerner le grand circuit de l’écriture, il ne voit pas la jeune fille, l’ange de l’écriture de la plage. Ici le cristal s’obscurcit sans générer le grand circuit de l’imaginaire.
Pas revu Le voleur de bicyclette depuis bien longtemps. Je ne suis pas trop sur qu’Antonio Ricci y retrouvait un
fils. L’humiliation qu’il subit en se faisant arrêter devant son fils est pour celui-ci un traumatisme qui sera difficile à oublier.
La situation du père est d’autant plus déchirante qu’elle est vue au travers des yeux de Bruno. La rage de De Sica est violente je crois, pas sûr que la bicyclette passe facilement entre les deux enfers sociaux. Mais il est vrai que l’on ignore tout de la personnalité du voleur.