25/3/2006 Eloge de la copie
Le caméraman demande à la jeune femme hésitante de se placer dans le champ, d’aller et venir, puis de refermer la porte sur elle. Elle ignore visiblement ce qu’on attend d’elle, mais s’exécute. L’homme la remercie sèchement. Il n’a plus besoin de sa présence sur le plateau : son alias numérique se matérialise dorénavant sur les murs blancs de l’appartement, reproduit en boucle les gestes esquissés quelques minutes plus tôt.
" C’est toi, mais en mieux", lui dit le vidéaste. " Elle est parfaite, immortelle". Le modèle se révolte alors contre la copie. Acte de cannibalisme, la capture vidéo opère un rapt. En sommant la femme de disparaître, le réalisateur donne congé à la vérité au profit du simulacre.
(Scène extraite du spectacle Replacement de la chorégraphe Meg Stuart, à l’origine d’un dispositif invasif, vertigineux, glaçant).
Quand Truman Capote entreprend de raconter l’histoire de Perry Smith, l’un des deux assassins d’une famille originaire du Kansas, il se confronte rapidement à un écueil : pour exister littérairement, Smith doit mourir dans la vraie vie. L’invention du personnage passe par ce violent paradigme. Ténébreuse injonction créatrice : un roman est un cimetière de mots. Smith est pendu, mais passe à la postérité, dans le chef d’œuvre De Sang Froid.
(Capote de Bennett Miller).
Ces deux exemples affirment sans équivoque la supériorité de la copie (entendue au sens de "simulacre") sur l’original. Pourtant, l’imitation, longtemps suspecte dans la philosophie des origines (Platon la décrie, au motif de sa fausseté et de son inauthenticité), connaît une réhabilitation par Deleuze dans Logique du Sens.
La copie, bien que se réglant sur l’extériorité, s’affirme comme schème productif. Il ne saurait y avoir procès de déperdition de l’originalité, dans la mesure où l’imitation, au lieu d’aliéner, dévoile et révèle le modèle original dans tout son éclat.
Parce que le simulacre se situe dans l’écart, il s’impose comme forme nouvelle (ou renouvelée). En somme, il est "devenir en mouvement".
A travers l’imitation, on assiste à une redistribution des rôles où la copie a valeur poétique. Elle est la part immortelle du modèle original, sa réinterprétation sensible et lyrique, son idéale survivance, à travers la réinvention du geste créateur.
Principe itératif chez Warhol (la technique de la sérigraphie comme posture esthétique reproductive et art de masse), poétique du remake cinématographique qui n’a d’épaisseur que s’il trahit (Psycho de GVS), expériences radicales de dénaturation de l’art contemporain.
La duplication est une résurrection à l’infini, quand le modèle original, dans sa forme achevée, circonscrite, est affaire de deuil.







Commentaires
J'aime bien votre cliché de la Dame de Shanghaï. Très HHH la partie de billard (Three Times). Non, pas de hasard !
Dita Von Teese (non mais, n'importe quoi !),
"J'aime beaucoup ce que vous faisez, mais je ne comprends rien à ce que vous disez".
Pour la sérigraphie warholienne, je préférais le détail Re-naissance. On comprendra pourquoi quand je me serai activée pour écrire ce @85!!??? de billet !
A moins que tu ne sois déjà un simulacre de toi-même...
Je te préfère quand même plus en vrai qu'en virtuelle !! :-))
Mister Chance,
Pour la Dame de Shanghaï, la lumière fait plus Millenium Mambo, dans la scéne avec le copain magicien, mais c'est vrai que le billard fait Three Times...
Tes intuitions me pulvérisent.
La suite des événements devrait te donner raison.
Attention, les miroirs se brisent et Narcisse en perd la tête...
Me donner raison pour quoi ?!?
Premier travail de Warhol, me semble-t-il : la simplification (exit la coquille, les roses, le zéphyr, l’heure et son manteau de pourpre) reste néanmoins le cou trop long et l’épaule gauche trop basse, présente hors champs grâce au cadrage qui rend présente l’autre épaule) . La simplification participe à l’élévation du visage de Vénus à l’état d’icône. Il représente l'être en soi de la beauté.
Mais Warhol ne s’arrête pas là, même Andrei Roublev a besoin de la vie extérieure pour peindre. Le second travail de Warhol consiste donc à plonger l’icône dans l’air du temps, celui de la reproductibilité. La reproductibilité n’est pas une critique : elle prouve la valeur de l’icône. Elle n’est pas abîmée par les variations de couleur, au contraire, toujours changeante elle reste la même. Ici la variation par la couleur est merveilleusement assumée.
Si la répétition, le placage de la couleur ne dénature pas l’icône, elle nous en révèle au surplus une valeur absente de l’originale : sa fragilité. Femmes et hommes à la célébrité si durement acquise voilà ce que l’on peut faire de vous : des copies aux couleurs sauvages et pourtant vous résistez ! Une telle résistance est somme toute aussi émouvante que l’immense culture de Botticelli qui a longuement étudié son thème avant de commencer à peindre
Jill,
J'apprécie toujours la qualité de vos commentaires sur ce blog.
Concernant le remake, je pense que l'intérêt est dans l'écart (ou ce que j'appelle la trahison), qui fait de la répétition une production et non, une enveloppe vide. Paradoxalement, la copie a de la valeur en ce qui fait qu'elle dissemble.
Pour autant, je ne déprécie pas l'original, ni l'extériorité (ce que fait d'ailleurs Deleuze, dans un grand élan de renversement des valeurs).
Je considère tout comme vous que "la répétition ne dénature pas l’icône" et qu'elle "nous en révèle au surplus une valeur absente de l’originale".
Même s'il est à noter que l'art contemporain a à coeur de dénaturer ou défigurer. Un sacrilège commis à l'endroit de l'original.
L'avatar, effigie "à l'image" de l'internaute (le plus souvent des gamer), se situe, pour moi, dans une ligne médiane. Pas une copie, dans le sens où la "figurine" dissemble, mais bien un simulacre, qui se charge d'une dimension quasi allégorique.
J'avais pensé également aux "ghost", ces images virtuelles (au demeurant, de pures copies), qui n'existent déjà plus mais dansent devant nos yeux éberlués.
Je suis assez fascinée par les "ghost" (motif de prédilection des anime japonais). Là, on ne peut plus parler d'un "devenir en mouvement" (ces images sont enclavées, circonscrites à un territoire intangible mais bien délimité). Les ghost tournent en circuit fermé et inventent pourtant un paysage, des récits. C'est abyssal.
J'aime énormément ce billet.
Vishnou est décrit sous 10 avatars aussi bien animaux qu'en géant qu'en Bouddha...
ce n'est pas un erzats ( qui es tpour moide l'ordre de la dénaturation), si ce n'est une déclinaison ou une étape, une mutation, dans un procesus "évolutif"
il n'est pas une imitation si ce n'est une émanation
Toute la littérature fantastique européene du 19ème est fascinée par ce réservoir métamorphique...
Son extension "informatique"l'associe un peu au jeu de rôles...pour moi, simulacre et avatars diffèrent par essence...