16/11/2005 Comme un torrent
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Commentaires
Mais c'est ma réponse aux échanges récents auxquels tu renvoyais sur ton blog.
Je dois dire tout de même qu'aucune posture avancée ne me satisfait, ou radicale ou fragmentaire.
Peut-être parce que je suis au coeur de ce fleuve bouillonnant, travaillant directement dans les quartiers concernés par les violences.
La posture qui aurait pu être la mienne - la preuve par l'expérience ou le récit par le menu des incidents et incidences des récents événements sur mon travail éducatif- aurait été aussi insatisfaisante que ce que j'ai pu lire ici et là. Précisément parce que je suis dedans. Le ressenti est immédiat, qui des désillusions, de l'amertume, de l'inquiétude aussi, m'envahit certains jours.
Mais je n'ai pourtant pas envie de baisser les bras et encore moins de catégoriser hâtivement. Sauf si catégoriser permet de "singulariser".
Qu'on ne me demande pas de choisir mon camp non plus car nous n'en sommes (plus) pas là. Ou alors, s'il faut le faire, je dirais que je me situe à l'exact entre-deux.
Et puis ce matin, je rencontre cette photo qui cristallise tous mes affects, avec la citation de Brecht.
Il se trouve que je vais sans doute travailler avec l'artiste, autour d'un projet éducatif. Il a fait un très beau travail qui s'appelle "la salle de classe" : des élèves marocains réinventent, avec la complicité du photographe, l'espace de l'enseignement, en proposant diverses mises en scène.
J'aime assez cette photo (il en a fait d'autres dans le même style, reprenant le motif des jambes ballantes au 1er plan).
Au regard de la crise des banlieues (mais pas seulement), la photo se charge d'une ambivalence intéressante : l'enfant est-il pendu ou suspendu ? S'envole t-il ? S'arrache t-il de son environnement ?
Quelle lecture positive ou négative peut-on en faire ?
Là, s'ancre et se condense toute la problématique de la crise sans précédent (je dis bien "sans précedent" - certains raccourcis ou rapprochements hasardeux, lus à droite à gauche m'ont irritée) que nous traversons.
Le fait est qu'il est difficile de trancher, tout comme pour l'interprétation à donner à ce cliché. De l'admettre, c'est déjà avancer.
Et de fait, j'ai commenté ce cliché ! :-)
"Parce que l’homme est cet être de liaison qui doit toujours séparer, et qui ne peut relier sans avoir séparé – il nous faut d’abord concevoir en esprit comme une séparation l’indifférence de deux rives, pour les relier par un pont."
(pour moi, cela ne fait pas de doute, l'enfant s'envole)
Jolie citation. La séparation comme principe également de toute création.
Damien,
"Dénoncer" ? pas sûre. Je dirais plutôt "stigmatiser". Nul discours compassionnel dans les médias, du moins, rien qui n'aille dans le sens d'une compréhension de la situation. Au mieux, on a tenté de déterminer des causes. Mais cette sur-détermination ajoute du cloisonnement. De fait, je pense qu'on en est resté à la description du "fleuve déchaîné" et qu'on n'a pas mis le doigt sur la violence intrinsèque qui entoure le phénomène, laquelle ne se borne pas uniquement aux conditions de vie, mais bien à un pourrsissement général, au plan politique, cultuel et social.
En fait, tout cela nous déborde, comme un torrent.
Damien > personnellement, je n'ai pas pris la phrase de Brecht de manière aussi littérale. Pour moi, les rives, c'est la loi, la conservation (le con,servatisme?), par opposition à l'anarchie du fleuve...
Après, sur l'incompréhension et le pourrissement général on ne peut qu'être d'accord.
Si l'on revient à la métaphore, il faudrait donc parler aussi de la violence du climat, de la pente qui accélère le flux de l'eau... et rappeler peut-être que c'est le fleuve qui creuse ses rives, non l'inverse.
JS. je suis d'accord avec toi sur la définition des rives (je te laisse le jeu de mot!! lol) mais ce qu'il me faut dire encore c'est que quand les rives sont brisées, les digues rompues, ce sont ceux qui savent nager qui s'en sortent, les plus faibles se noient.
Rien n'empêche, pour filer la métaphore, que les digues soient aménagées...
On me permettra un souvenir personnel. En classe d'histoire en terminal (1976), nous avions eu un débat sur la loi. Bien sur nous autres jeunes gauchistes (le gauchisme la maladie infantile du communisme - Lénine, il vaut bien Badiou ! ) avions piallé contre la loi émanation de la bourgeoisie, répressive etc...Je me souviens que le prof, vieux militant communiste, nous avais gentiment fait comprendre que nous étions des cons. Que la loi était aussi le résultat de lutte, de le tension entre les classes...Que l'absence de loi ne pouvait que faire le jeu des classes dominantes..C'est le sens du petit extrait d'Engels sur mon blog.
Je suis tombé par hasard ces derniers jours sur émission de canal + intitulé Grosland dont il me semble avoir lu dans Libé qu'elle était trés bien. Je n'ai jamais vu un tel mépris pour "le populaire" caricaturé uniquement sous la forme de dégénéré. Et bien sur tous ces gens se disent de gauche. Honnètement je me demande si le vrai mépris de classe il n'est pas là !
Pour finir je te conseille de lire la derniere partie des Voyages de Gulliver, le voyage chez les Houyhnhmmms et tu verras comment une société sans loi, basée uniquement sur la raison et l'approbation débouche sur une société totalitaire...Je vais d'aileurs essayer d'y revenir.
Ps: Assez curieusement, à propos de l'affaire Brisseau certains s'étonnaient que le tribunal ne se pose pas la question du qu'est ce que le cinéma ? de sa spécificité ? Depuis quand un tribunal en partie source du droit doit-il définir l'essence d'une pratique esthétique..Je pensais naïvement que c'était l'apanage des pays totalitaires...mais la contradiction ne semble avoir géné personne !
Sandrine, je m'excuse d'avoir été trop long...
Enfin on s'éloigne du sujet. Mais c'est pas moi qu'a commencé.
La métaphore de Brecht, c'est comme cela que je l'interprète : savoir tirer les fruit de l'anarchie qui a régné plutôt que de durcir les rives; aller,n et puisqu'il faut continuer de filer la métaphore (très forte sur ce coup là Sandrine), je dirais que le fleuve peut servir à irriguer, à fertiliser une terre; n'y voyons pas systématiquement une image de la catastrophe avec débordement incontrôlable et noyades innombrables...
Amitiés.
Ou alors c'est mon optique de cinéphile habitué à découvrir les pendus par les pieds
Pour que l'enfant s'envole, il faudrait que je voie davantage d’Annonciations ou alors retourner voir Brisseau (De bruit et de fureur).
Pour y croire un peu, on peut se rappeler L'esquive : la violence de la BAC à la fin empêche l'amour mais pas le spectacle (ne pas mettre tous ses oeufs...)