07/12/2004 Les cinéphiles sont des imposteurs

«La Mort dans l’œil», par Stéphane Zagdanski, Maren Sell Editeurs, 392 p., 20 euros.
Cinéphile rime avec inutile ? Ce n'est pas moi qui le prétend, mais Stéphane Zagdanski dans son corrosif essai La mort dans l'Oeil : Critique du cinéma comme vision, domination, falsification, éradiction, fascination, manipulation, dévastation, usurpation (!).
La présentation de l'auteur est édifiante :
"Puéril, plat, empoté, niaisement onirique à ses débuts, le cinéma s'est rattrapé en nivelant sauvagement la réalité à son image. Des frères Lumière jusqu'à Matrix en passant par Godard, il obéit à une idéologie machinale dont le venin, qui coule désormais dans les moindres veinules du globe, imprégna chaque molécule celluloïdée dès son apparition. Qu'on ne se méprenne. Je n'écris pas contre le cinéma. La camelote est moins méprisable que l'extasié corrompu qui la vend. L'idole est un bout de bois, l'abruti c'est l'idolâtre. Ce livre risque de déranger bien des routines d'exaltation réflexe. Jusqu'à ce jour, nul n'avait pensé le Veau d'or en forme de caméra-mitraillette - les rêves qu'il suscite, les cauchemars qu'il engendre, sa genèse daguerréotypée et sa mue multimédiatique ni l'étonnant néant qui relie ces deux extrémités. Le mal est réparé".
Violemment pris à parti par l'auteur, Jean-Luc Godard a accepté de rencontrer l'essayiste dans une émission de France Culture, dont voici quelques morceaux choisis :
Jean-Luc Godard – Quand j’ai commencé à tourner, un couple ne pouvait pas se marier sans s’entendre sur les films. Aujourd’hui, le type peut aimer Luc Moullet, la fille, préférer Bruce Willis. C’est la raison pour laquelle votre livre m’a plu. Ça m’a rappelé les affrontements entre Cocteau et Mauriac, ou la façon terrible dont les surréalistes parlaient d’Anatole France. Les injures de «Positif», aussi. Il y a des moments où j’ai ri de bon cœur, et qui sont surtout très justes.
Stéphane Zagdanski – M’attaquant au cinéma, je ne pouvais pas épargner Godard. Le cinéma aujourd’hui, c’est vous. J’ai appliqué ici les principes de la guerre selon Nietzsche, ceux utilisés contre Wagner. Premier principe: n’attaquer que des causes victorieuses. Godard et le cinéma sont des causes victorieuses.
J.-L. Godard – J’aimerais bien… [Rires.]
S. Zagdanski – Des bidonvilles du quart-monde où on dévore les films «bollywoodiens» jusqu’à l’intello fou de Bresson, personne n’oserait dire aujourd’hui qu’il n’aime pas le cinéma, ni surtout qu’il le méprise. Second principe: attaquer en solitaire. Dans les années 1970, à part Debord, personne n’a remis substantiellement en question ce qu’est le cinéma. On se disputait juste «pour ou contre la Nouvelle Vague». Autre principe: pas d’attaques personnelles. Le nom propre ne sert que de loupe pour analyser une crise. Quand je dis que Godard est «le» cinéaste du neutre, c’est pour parler de la neutralité propre à l’image. Dans une photo, le positif équivaut au négatif. C’est pourquoi le cinéma a servi toutes les propagandes, et qu’un génie du cinéma comme Eisenstein a pu ramper sous un régime ignoble. C’est impensable dans la grande littérature.
J.-L. Godard – Je suis d’accord, à condition de dire qu’il y a autre chose quand même... Mon amie Anne-Marie Miéville, bien qu’elle respecte le cinéma comme art, dit elle aussi qu’il y a quelque chose d’infiniment triste dedans. Un profond renoncement à l’essentiel. C’est fait de renoncements depuis le début, le cinéma. D’abord techniques. On veut tourner avec Kim Novak, elle n’est pas libre. On veut du soleil… J’ai toujours renoncé à tout, pourtant j’ai continué.
A première vue, un dialogue de sourds... Dès que j'aurai lu cet ouvrage- au demeurant hilarant pour un cinéphile dont il fait un portrait désastreux- j'y reviendrai assurément.
Merci à Esther pour m'avoir signalé la nouvelle publication de l'auteur du déjà provocateur Le Cinéma n'existe pas.



Commentaires
Bisous,
…
Par ailleurs, je ne vois pas en quoi c'est "impensable" que "la grande littérature" puisse "ramper sous un régime ignoble". On a assez de contre-exemples : passion de Stendhal pour Napoléon, attirance de Mishima pour le fascisme, Ode à Staline par Aragon, etc.
Tout d'abord, Zagdanski a l'ambition d'écrire une somme sur l'histoire de l'image en occident, à l'instar d'un Régis Debray.
Il part du mythe platonicien pour finir avec Matrix et Godard ! Zagdanski est juif et dans la religion juive, le verbe prime sur l'image. Ceci explique bien des choses quant à la démarche de l'auteur et le fait qu'il abhorre l'image.
Au demeurant, ce dernier n'a aucune culture cinématographique. Son livre est un pamphlet : la plume y est acerbe, le style brillant ! Mais la limite est là : pour écrire un pamphlet, il 'sagit de s'approprier les armes de l'autre, avoir une connaissance aigue de ce que l'on dénonce, ce qui n'est pas le cas de l'auteur et qui prête à rire : ses raccourcis, ses attaques, certes érudites, tombent un peu à plat. Bref, un bel exercice de mauvaise foi ! Mais que c'est drôle !
Evidemment, l'assertion de Zagdanski, en tant qu'elle est sans nuance, n'est pas recevable (la littérature, la musique, les arts plastiques ont servi toutes les propagandes ont moins autant que le cinéma!).
Reste à savoir si Eisenstein a vraiment "rampé sous un régime ignoble" et s'il est un génie (lire Pasolini à ce sujet).
Pour moi le génie d'Einsenstein est indiscutable (ne serait-ce que pour la séquence des escaliers d'Odessa) - mais sa supposée reptation ne me convainc pas non plus : "Ivan le Terrible" pour moi n' a rien d'un film stalinien.
Mais justement, je vous propose de lire Pasolini:
« Je suis probablement l’un des rares intellectuels qui n’aiment pas Eisenstein. Je sais bien qu’il a un grand talent, et que sa figure est peut-être, culturellement, le point culminant du formalisme russe. Mais je trouve toutes ses œuvres ratées […]. Le Cuirassé Potemkine est réellement un mauvais film, où le conformisme avec lequel sont vus les personnages révolutionnaires relève de la plus factieuse propagande […]. Les marins du Potemkine sont des personnes sans âme, sans corps, sans sexe, qui bougent comme des marionnettes « positives ». Il ne suffit pas d’avoir raison et d’être des héros pour être vivants. Eisenstein se libère de sa servilité de propagande seulement dans la fameuse « séquence de l’escalier » : là explose son formalisme […], et la séquence est sans doute très belle : mais c’est elle justement qui met en lumière toute l’insincérité, plate et qui fait chantage, de tout le reste du film (de même que l’étonnante séquence des chevaliers teutoniques met en lumière le ridicule théâtre d’amateur de tout le reste d’Alexandre Nevski) »
Ça me semble un peu léger… Qui va encore dire que la Terre est plate ?
Par ailleurs, la réflexion de P.P.P. est extrêmement limitée dans son argumentation… pas assez queer pour lui, sans doute.
Je n'ai pas dit que j'avais lu le bouquin mais que JE SUIS EN COURS.
Si cette phrase n'est pas suffisamment explicite, c'est que tu es aussi limité et borné que Zagdanski, à propos duquel une rapide recherche sur internet renseigne abondamment sur son parcours.
Apparemment, tu es spécialiste de la question. Peut-être alors que tu pourrais, esprit supérieur, nous apporter tes vues et alimenter le débat en cours. Ce serait toujours mieux que tes remarques chichiteuses.
UND AUCH SANDRINE !
ICH LIEBE IHNEN !
OJ,
Ne vous méprenez pas et même si nous avons démarré sur de mauvaises bases, sachez que j'aime beaucoup ce que vous faites !
Tout le monde s'aime sur ce blog. Ce doit être ça l'esprit de noël !
Eisenstein croyait en la Révolution, sincèrement et s'est vite fait "casser" par le régime...avant de l'accuser de ramper, il faudrait peut-être connaître son manuel d'Histoire cinématographique...non?
De toute façon, sans voir lu le livre de Zagdanski (spéciale dédicace à Zag) je me méfie de ces rebelles auto-proclamés (du style : moi je pense différemment)...c'est tellement bête de stigmatiser le cinéma contre la littérature : querelle vieille comme le cinéma de ces littérateur qui ne comprennent rien au cinéma et ne l'aiment pas, souvent d'ailleurs parce qu'ils ne comprennent rien aux images, s'imaginent qu'on se fait systématiquement avoir par elles (voir aussi cette idiote de Marie-José Mondzain)
Tu dirais quoi alors? Je veux bien trouver un autre terme, mais je ne sais pas encore dans quelle direction tu veux avancer...
Là, je ne te comprends pas. En lisant quelques mots de Heidegger de 1933, il me semble pourtant difficile de dire que Heidegger n'a pas soutenu Hitler et le troisième Reich.
Je cite Heidegger dans une lettre à son frère Fritz:
Mais aussi, dans un discours dans le stade de l'université (1933): A toi Skoteinos. Je ne suis d'ailleurs pas sûr de t'avoir bien compris.
PS: Mes excuses à Sandrine. Dis-moi/nous si c'est un lieu inapproprié pour une telle discussion.
On ne peut pas, sur la foi de 3-4 lettres et un discours de circonstance affirmer que Heidegger a « allègrement soutenu » le IIIe Reich. S'il a espéré une « révolution », c'est celle de l'université, de l'enseignement — il produira la sienne en philosophie. Oui, il a allègrement soutenu l'idée d'un renouveau de l'enseignement.
Par opportunisme et/ou par lâcheté, il a adhéré une dizaine de mois au parti nazi. Ce sont des faits qu'on ne peut nier — et que personne ne nie ! Il a rendu sa carte ce qu'il lui a valu d'être inquiété. Certains affirment qu'il aurait adhéré jusqu'en 1945 (cf. Le bouquin de Victor Farias « Heidegger et le nazisme »).
Les partisans français de Heidegger s'accordent à dire qu'il était « naïf », qu'il s'est laissé porté par faiblesse, à certain un moment, par ce mouvement, cette « révolution » qui semblait offrir une opportunité à ses propres visées.
Maintenant, dire qu'il a proprement soutenu ou inspiré idéologiquement le nazisme est faux.
Il y a tant à dire, donc je te renvoie au petit bouquin de Marcel Conche (« Heidegger par gros temps »), ouvrage d'un philosophe français qu'on ne peut pas soupçonner d'être un heideggerien patenté et qui entend « laver Heidegger de tout soupçon de national-socialisme pour la simple raison qu'il est absolument exempt de ce qui est essentiel au national-socialisme : le racisme et l'antisémitisme ». Conche parle aussi d' « erreur » politique.
Ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir adhéré à un parti dont il savait la brutalité du discours à l'égard des juifs. Je te renvoie au chap. 14 de l'excellente biographie de Safranski (« Heidegger et son temps », «Ein Meister aus Deutschland. Heidegger und seine Zeit » — on appréciera le jeu de mot avec « Sein und Zeit ».) Tu verras la lettre que lui adresse Jaspers au sujet de ce discours. Tu verras aussi ce que dit Jaspers sur l'université en 1945, largement inspiré par le texte de Heidegger.
Pour Jünger, cf. l'excellent « Ernst Jünger » de Jean-Michel Palmier, chap. "Sous le signe de la croix gammée". De Jünger, cf. « Auf den Marmorklippen ».
Tout ça pour dire que je pense que « alègrement soutenu » reste inapproprié.
N'est-il pas possible, Skoty, qu'au delà de ses idées profondes sur "l'être" et "l'étantité de l'étant", Heidegger ait été le même petit bourgeois étriqué et égoïste que tant d'autres...(au point de ne pas voir le discours nauséabond et la manière nauséabonde des nazis...)
Il n'a pas été aveuglé, il ne vouait vraissemblablement aucun intérêt à la politique et à l'action politique.
Selon le témoignage de proches il était singulièrement peu curieux des arts, de la littérature, hormis peut-être Char, Braque, Van Gogh, les "cas" les plus significatifs, les plus voyants.
Il y a peut-être chez lui un refus de voir certains aspects du monde, la tête davantage tournée vers les Grecs…
En fait, les propos de Zagdanski sont très souvent caricaturaux et comme cela est dit au-dessus, sa culture cinéma fait parfois bien rire.
Par aileurs, il est bien présomptueux de se dire le premier à briser l'idole, parce que la réflexion sur le cinéma de Kafka à Abellio, de Debord à Sloterdijk est aussi passée par une opposition à la facile fascination des images. C'est d'ailleurs le thème sous-jacent (fascination ou "communion") de la plupart des textes sur le cinéma que j'ai signés dans la revue Eléments depuis 7 ans, en m'efforçant, ce qui n'est pas toujours facile, de ne pas tomber dans la systématique critique de l'image face à une supposée prééminence de l'Idée.
Cordialement
Zagdanski est le 1er imposteur puisqu'il parle d'un art dont il ignore l'essentiel. J'ai, pour ma part, laissé tomber la lecture de cette escroquerie intellectuelle. Je comprends mieux aussi l'indulgence d'un Godard face à un adversaire qu'on ne peut décemment prendre au sérieux.
si vous voulez vraiment comprendre Heidegger, lisez le grand discours d'Hitler sur la culture et vous comprendrez tout. Discours de 1936.