17/9/2006 - Sono Sion : le songe d'un homme éveillé

Qu’est-ce que la vie ? Un délire.
Qu’est donc la vie ? Une illusion,
Une ombre, une fiction
Pedro Calderon de La Barca (La Vie est un Songe)

 

De sang et de rêve, la matière instable du cinéma de Sono Sion infuse une œuvre réflexive, en quête de son essence.
La filmographie, tout en lignes de fuite, investit de plain-pied le geste créateur, par où se débride la pulsion. Regarder un film de Sono Sion revient à s’immerger dans une culture patriarcale, où la figure masculine de l’autorité, mise en échec, signale la crise de la famille, et partant, d’une société déliquescente.
Tout a commencé avec Suicide Club et sa séquence liminaire proprement sidérante (un segment presque autonome). On y voyait 54 collégiennes se jeter sous les rails d’un train, dans un geyser de sang. Ce paroxysme visuel intervenait après une série de plans documentaires, volés dans le métro de Tokyo. A l’image, des visages impassibles se détachent, arrachés à la rumeur urbaine. Calme effervescence, rien n’annonce la catastrophe imminente, laquelle se charge d’une puissance cathartique et d’un sens du grotesque consommé.
Suicide Club avait déjà imprimé en nous sa marque déceptive. Prospectif et projectif, le film traduit le profond désarroi d’une jeunesse en rupture. Où il est question d’un cercle de candidats à la mort, recrutés sur internet, des otaku fascinés par un groupe d’idoles délétère. Profondément désabusé, Suicide Club ne pontifie pas, n’échafaude aucune tentative de remédiation et se referme sur un constat inquiet.
A l’occasion de L’Etrange Festival, qui consacrait cette année une rétrospective à Sono Sion, on a pu découvrir le mélancolique Requiem pour Noriko (Noriko’s Dinner Table). Réalisé dans le même temps, ce pendant visuel et narratif de Suicide Club, a tout du greffon réussi. Brimée par un père tyrannique, une jeune fille fugue à Tokyo. Elle se retrouve enrôlée dans un groupe de comédiens lesquels louent leurs services à des particuliers, souhaitant pallier à un déficit familial et affectif. Cannibalisée par son rôle, Noriko perd progressivement le contact avec la réalité et devient son personnage.
Dépersonnalisation, schizophrénie, prééminence de l’œuvre et de la représentation sur la vie, tels sont les thèmes qui traversent, de manière récurrente, le cinéma de Sono Sion. Si l’on retrouve des échos visuels et sonores de Suicide Club (le réalisateur reprend même la séquence sanglante du métro), l’impression de "déjà vu", plus que de le dissiper, intensifie davantage le trouble. L’émotion culmine dans une séquence finale de repas, à l’issue tragique. Reformée le temps d’une soirée, la famille que l’on rejoue dans une harmonie factice, signe son anéantissement au profit de l’artefact.
Même dispositif dans Into a Dream qui suit la trajectoire triviale d’un comédien contrarié par une MST. Morsure de la miction, brûlure du rêve auquel s’ajoute un work in progress : les filages d’une pièce de théâtre. Les différents espaces s’enchevêtrent allégrement mais à trop vouloir densifier sa structure filmique, Sono Sion épuise rapidement son matériau, filmé en vidéo, un support qu’il transcende néanmoins.

Avec le dérangeant Strange Circus, l’iconoclaste réalisateur (par ailleurs, auteur de pornos gay) radicalise ses thèmes. De nouveau présente, la figure démiurgique s’incarne en une auteure de best sellers, pseudo paralytique. Mais encore dans une maîtresse de cérémonie d’un théâtre baroque où des volontaires offrent leur mort en spectacle. Là encore, le réel est contaminé par l’œuvre, véritable débauche fantasmatique : inceste, pédophilie, voyeurisme, transexualité, parricide, matricide, rien ne manque au chapitre des tabous. Une gamine, violée par un père qui la contraint à observer les ébats de ses géniteurs, enfermée dans l'étui d’un violoncelle (espace corporel transitoire) se substitue, par l’imaginaire, à sa mère. Ivre de jalousie, l’épouse la maltraite. La fillette tue la mère, au propre comme au figuré et devient le jouet des turpitudes paternelles. Aux fous, lâchez les chiens ! N’en jetez plus ! Ce condensé de déviances, outre des qualités plastiques indéniables (somptueuse photographie de
Yuichiro Otsuka), pèche par un final trop explicatif où la vérité reprend ses droits. Dans l’intervalle, on aura été terrassé par une crise cardiaque, consécutive aux limites assignées par une éducation catholique stricte (dont on a encore bien du mal à se déprendre).
Aura-t-on, au final, trouvé en Sono Sion l’auteur inespéré, sorti de la graisse du façonneur d’images ? La réponse est sujette à caution. Mais l’univers foisonnant et transgressif du metteur en scène, qui voit le récit exulter, intéresse. Songes éveillés, les films réaffirment la précellence de l’art par où se matérialise la profonde crise morale d’une société décadente.

Photogramme : Strange Circus.  

 

 


06/4/2005 Le jeu de Takeshi Kitano









Heureuse et originale initiative que celle de Kitano, invité par les Cahiers du Cinéma, à l'occasion du 600è numéro : proposer à des cinéastes (Bonnello, Van Sant, Rithy Panh...) de raconter une histoire à partir de 4 photogrammes, choisis parmi 69 clichés du cinéaste.
Comme on raffole des concepts chez Contrechamp, je me saisis de ce "ciné manga" et vous le propose.
Bien que n'étant pas réalisatrice, je crois à une pédagogie de la création, bien résumée par l'axiome de Jean Renoir : "regarder un film en étant un cinéaste en puissance" .
A votre tour d'être ce cinéaste en puissance, du moins, un scénariste !

Voici l'histoire racontée par KItano sur ces 4 photogrammes :
" Deux étrangers viennent au Japon dans l'intention de rencontrer des yakusas. Ils rencontrent un yakusa qui possède un katana (sabra japonais). Mais ils sont abattus. De nombreux yakusas assistent à leurs funérailles".

Voici mon histoire :
" Une multinationale organise un recutement, conduit par deux pontes de la boîte. Un yakusa invisible se présente à l'entretien d'embauche. Les deux hommes sont séduits et décident de l'engager sur le champ. Mais l'individu sort une arme et assassine les deux boss car c'est un altermondialiste qui a résolu de décapiter les grands groupes d'affaires mondiaux. On ne retrouve que l'arme du crime et aucune trace d'effraction. Le mystère reste entier tandis que, désoeuvrée, s'ébranle une cohorte de salariés démunis".

A vous de jouer !

19/6/2004 Tokyo DV


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18/6/2004 Chambara du choix



Zatoichi.

Après le mélodrame (Dolls), Takeshi Kitano revient à la « manière » japonaise, en mettant en scène un chambara ou film de sabre nippon, traversé par des fulgurances visuelles et narratives.
Tout en s’appropriant les codes intrinsèques au genre, Kitano évoque ses thèmes de prédilection : la représentation (le final a lieu sur une scène), le burlesque (contrepoint au désespoir et à la violence), ainsi que l’enfance et son pendant, l’innocence perdue.
Le réalisateur incarne ici Zatoichi, personnage récurrent d’une série télévisée populaire au Japon dans les années soixante. Cependant, il donne une envergure toute personnelle au masseur aveugle, samouraï émérite, excellant dans le maniement du sabre. Il nourrit ainsi le personnage de son humour et de son art consommé du décalage.
Sur la trame classique de la vengeance, Kitano construit un film pléthorique, enchâssé par les récits de personnages rencontrés par le masseur : du couple de geishas au joueur de dés invétéré, en passant par la veuve rackettée, tous ont un compte à régler avec l’Organisation qui fait régner la terreur sur le village… à commencer par Zatoichi lui-même.
Kitano joue sur les faux-semblants. La vérité est travestie pour se révéler progressivement, à l’instar de la fausse geisha (un jeune garçon que sa sœur a initié à l’art de la séduction) et du mystérieux masseur, dont le statut usurpé et la cécité factices lui permettent de parachever son entreprise de mort.
Loin d’être édulcorés par le recours aux effets numériques, les combats, d’une violence rare (membres amputés et effusions de sang dans la plus pure tradition japonaise) frappent par leur fulgurance, leur virtuosité et la rythmique qui les accompagne.
L’habillage sonore du film se révèle des plus inventifs. Ainsi, l’usage de la musique électronique, qui entoure les combats, surprend chez Kitano. La plupart des scènes imposent leur rythme singulier (des tintements jusqu’aux percussions, pour finir sur un logique numéro de claquettes, figuration de la rencontre entre l’Orient et l’Occident comme dans Aniki, mon Frère). Cette bande son originale confère à la plupart des séquences leur lyrisme ou leur fantaisie.
Mais en dépit de ses nombreuses qualités formelles, pourquoi considérer Zatoichi comme une production mineure dans l’œuvre de Kitano ? Tout simplement parce que le cinéaste avait enchanté notre regard avec des films traversés de part en part par une émotion et une poésie qui font cruellement défaut ici (Hana Bi, Sonatine). L’alternance de séquences burlesques et mélodramatiques fonctionne beaucoup moins bien dans Zatoichi, car elle crée des ruptures narratives, à l’inverse des précédents films de Kitano où ces deux pôles coexistaient harmonieusement. Il n’empêche, « tous les combats sont grandioses pour le victorieux » !

Sandrine Marques

Article paru sur plume-noire.com


18/6/2004 Chiwawa murder party



Gozu de Takashi Miike


Mais à quoi carbure le prolifique Takashi Miike pour réaliser des films aussi cinglés ? Au lait maternel premier âge ? Certes, l’effusion lactique, récurrente dans son cinéma (Visitor Q), semble l’obséder au plus haut point. Mais cela n’explique pas tout !
Qu’on en juge : un yakuza au bout du rouleau se met à exterminer les chiwawas, convaincu que les pauvres bêtes ont fomenté la destruction de ses congénères. Ses accès paranoïaques se multipliant, il devient une menace pour son Organisation. Son boss ordonne son exécution et charge l’ami le plus fidèle du malfrat du sale boulot. Commence alors un étrange voyage, hors de la ville.

Freud lui-même aurait renoncé à décrypter ce salmigondis narratif, mâtiné d’Œdipe mal réglé, d’homosexualité refoulée, de dégoût pour la femme et notamment pour la parturiente. Car la très grande scène du film reste bien celle où le yakuza, qui s’est transformé, par quelque nébuleuse opération du Saint Esprit, en superbe femme, accouche de lui-même, sous les yeux horrifiés de son ami, fraîchement dépucelé par la créature ! Lars Von Trier peut aller se rhabiller. Ce climax horrifique dépasse de loin l’accouchement, pourtant ô combien traumatisant, de The Kingdom.

De quoi faire tourner de l’œil les âmes les plus sensibles, si le rire, contagieux, ne l’emportait pas face à tant d’horreurs. Miike a sous-titré son long métrage « yakuzas horror theater». Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne nous trompe pas sur la marchandise !

S’il appartient indéniablement au cinéma « bis », Gozu ne ressemble pourtant en rien à un bricolage « arty ». Visuellement élaboré, le film nous entraîne aux confins du fantastique et de l’horreur. Hors de la ville, les fantômes investissent la fiction, les pulsions se déchaînent jusqu’au paroxysme. Ainsi, la relation homosexuée, unissant les deux protagonistes, engendre une belle tueuse qui n’aura de cesse de se venger. La mort du libidineux Parrain, spécialiste en détournement d’accessoires de cuisine à des fins peu avouables, constitue assurément un autre grand moment du film !

Comment réagir face à une fiction aussi délirante ? Accepter de se laisser happé par le flot ininterrompu de scènes scabreuses ? en apprécier le caractère tout à la fois sulfureux et potache ? Enfin, s’interroger. Qu’est-ce donc, au final, que Gozu ? Une magnifique histoire d’amour trash, un ovni échappé de l’imagination malade d’un cinéaste résolument culte. Et assurément, l’un des films les plus barrés de cette décennie !

Sandrine Marques

Article paru sur plume-noire.com



17/6/2004 Suicide Club


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17/6/2004 Koyuki



Actrice qui joue dans Kairo de Kyoshi Kurosawa (2001) et dans Le Dernier Samouraï d'Edward Zwick (2002).
Une carrière naissante...

17/6/2004 Masatoshi Nagase




Acteur révélé par Jim Jarmusch, en 1989 dans Mystery Train, vu encore dans Suicide Club, en 2002 de Shion Sono.
Cet anti-conformiste qui aborrhe "le contrôle et l'autorité exercés par les générations les plus âgées au Japon" (Libération), a encore joué dans La Forêt sans Nom de Shinji Aoyama.
Vous avez dit fashion ?

08/5/2004 La communauté inavouable

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03/4/2004 Cure ou l'ébranlement du corps social japonais


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