02/5/2005 Une onde mauvaise à boire

Avons-nous assez navigué
Dans une onde mauvaise à boire ?
Avons-nous assez divagué
De la belle aube au triste soir ?
Apollinaire
Un Nuage dans le Ciel, et pas une seule goutte de pluie sur Taipei, ville tentaculaire, soumise à tous les dérèglements. Voici le point de départ du nouveau film de Tsaï Ming Liang, brillant réalisateur de la deuxième vague du Nouveau Cinéma taïwanais, qui a su capitaliser ses expériences scénaristiques pour atteindre à une écriture sobre et fulgurante. Fondé sur la récurrence (mêmes interprètes, décors, motifs), son cinéma rejoue inlassablement les drames intimes, nés à la faveur d’un environnement urbain aliénant. D’un film l’autre, la solitude endémique gagne le terrain de l’intime, s’infiltre comme l’eau, celle qui manque précisément aux personnages assoiffés d’altérité.
L’insinuation de l’eau dans l’espace domestique annonce un effondrement physique et social. L’élément liquide envahit les intérieurs : la chambre paternelle (La Rivière), l’appartement du voyou (Les Rebelles du Dieu Néon ), film matriciel qui s’ouvre et se referme sous la pluie). Dans La Rivière, le père n’a de cesse de colmater les brèches, métaphore de l’inéluctable déliquescence familiale. D’ailleurs, le mal mystérieux rongeant son fils suit une baignade. Le jeune rebelle, quant à lui, scrute le siphon de son appartement d’où montent des eaux sales drainant des cafards. Ces fréquents dégâts des eaux entament la communauté toute entière, participent de son effritement.
Pendants visuels du motif aquatique, les salles de bain sont présentes dans tous les films de TML, jusqu’au dernier opus où il faut improviser une douche de fortune, face à la pénurie. Obsession du corps expurgé de ses fluides, lavé des meurtrissures invisibles infligées par les grandes métropoles sans mémoire. L’inondation coïncide avec la maladie, la solitude, l’impossibilité de faire société pour des personnages avant tout « malades d’Eros ».
Ces différents motifs - l’eau, le désir, son impossible assouvissement- culminent dans Un Nuage dans le Ciel. Circulant littéralement au fil de la fiction, la pastèque, fruit pourtant gorgé d’eau et magnifique objet métaphorique, ne saurait pallier au tarissement plus intérieur des protagonistes, réunis in extremis par une offrande ultime : la semence du héros. Car TML, c’est ce mélange immuable de prosaïsme et de lyrisme.
Tapei, la vampirique, semble avoir asséché jusqu’aux corps de ses habitants, lesquels doivent puiser encore plus avant dans leurs ressources pour se frotter à l'altérité. Dès Les Rebelles du Dieu Néon, les personnages, au terme d’un parcours éprouvant, envisagent de quitter la ville. Partir certes. Mais pour où ?
Photogramme de gauche, The Hole. A droite, Vive L'Amour.



Commentaires
Personne ne dira jamais combien de vies furent aimées et sauvées par les simples pouvoirs de l'imaginaire. C'est facile à dire quand les trois-quarts de la planète sont à feu et à sang, mais c'est important - essentiel - de savoir faire exister (= aimer). Ainsi merci aux sillons de lumière que vous creusez.
Bise.
Ada,
Heureuse de vous avoir mis...l'eau à la bouche ! Comme je le précise, le cinéma de TML se partage entre trivialité et lyrisme. J'espère aussi que ce mélange hybride ne vous rebutera pas.
Esther,
Merci pour cette délicate attention ! Rien n'échappe à votre redoutable agenda électronique. Grâce à vous, cette note va se transformer en immense carte de voeux maintenant. Bravo ! :-)
Damien,
Mais alors, aurais-je inventé le brumisateur critique ?!!!
Vous n'avez pas évoqué Goodbye Dragon Inn, film ruisselant également, du désir de cinéma, et qui se termine dans une impasse fouettée par la mousson. Car le Cinéma est lui aussi balayé par l'eau dévastatrice de l'argent ou plutôt de l'absence d'argent. Splendide !
Il y a également l'ouverture de la Rivière, cette eau boueuse, à la fascinante insalubrité...
D'ailleurs dans son cinéma, l'eau n'a pas la connotation purificatrice de nos sociétés chrétiennes, elle est plutôt nuisible, nocive (le bain de vapeur de la Rivière que vous évoquez, débouche sur la scène la plus troublante (j'oserais même dire malsaine) du film quand le père et le fils se retrouvent dans une étreinte presque aveugle...). Il faudrait sans doute creuser la symbolique de l'eau dans la civilisation asiatique.
Je compléterais l'évocation de la pastèque, par celle présente dans Vive l'amour qui explose complètement, et comme on ne peut s'empêcher (à cause de cette forme ovoïde) d'y voir une métaphore de la fécondité (comme pour l'eau, avec le rite du baptême), j'y verrais une évocation de l'impossibilité d'accéder à la paternité (la question du père est d'ailleurs présente dans presque tous ces films), ou en tout cas d'une paternité contrariée, sans doute résultante de son homosexualité dont ne peut découler aucune descendance...
En plus de votre passionnante analyse, je me risquerais à une interprétation qui pourra paraître scabreuse à certains, mais je me demande si ce ciel qui tombe (parfois littéralement) sur la tête des personnages, n'est pas la métaphore du grand prédateur chinois, toujours prêt à ravager la petite île rebelle... Cinéaste politique ou quand l'intime rejoint l'universel.
Un seul film de Tsaï se dégage de ces récurrences Et là-bas quelle heure est-il ?. Il n'y a pas d'eau (si mes souvenirs ne me trahissent pas). C'est vraiment un film à part dans sa filmographie, déjà par sa production franco-taïwanaise, mais aussi par sa forme, un film plus apaisé, plus lumineux, en tout cas moins sombre et pourtant très nostalgique (au moins par l'évocation de la scène de Truffaut, je me demande même si il n'a pas interprété une homosexualité latente entre les deux garçons des 400 coups, mais je vais peut-être trop loin...). Cette mélancolie latente, qui joue sur l'écoulement du temps, peut tout de même évoquer au spectateur un triste soir de pluie, même quand l'eau n'est pas à l'écran, elle est présente dans les esprits, il est très fort ce Tsaï !
Il s'échappe même de Taïwan pour venir à Paris, un comble pour ce réalisateur très urbain, limité aux espaces confinés et si proche de son pays. Dans ce film, il y a de l'espace, de l'ouverture, des vraies rues avec un horizon, alors que ses autres films sont fermés, voir renfermé sur eux-même, l'espace y est confiné, on voit la pluie mais très rarement le ciel, les plafonds sont bas.
D'autre part ce film semble beaucoup plus hétérosexuel que les autres, vraiment une curiosité dans son parcours, et qui est pourtant presque mon préféré, je ne résiste pas à cette idée poétique géniale de mettre toutes les horloges à l'heure de son amour, as-t-on vu plus romantique ces dernières années ?
Il est également étonnant de noter que chez Hou Hsiao-Hsien, son acolyte, il n'y a pas une goutte d'eau, alors qu'elle est bien présente à Taïwan puisque un autre réalisateur taïwanais Lin Cheng-Sheng, dans Betelnut beauty lui donne une connotation érotique via les robes mouillées (par des pluies diluviennes) des prostituées.
Cette évocation de l'eau dans le cinéma asiatique, fait écho en moi avec une scène qui me touche intimement : la pluie dans Chunking Express lors d'un jogging pour se laver d'un amour perdu, un jour d'anniversaire et tout reprendre à zéro...
Vous m'avez donné envie de me replonger (c'est le mot !) dans les films de TML avec plus de perspicacité (hélas ils sont difficiles à trouver en vidéo, je crois), merci.
Quelle idée rafraîchissante le brumisateur critique, vous devriez songer à en mettre un dans votre valise cannoise :-)
Joyeux anniversaire alors ...
En fait, entre mon fils et mon activité, je n'ai pas le temps d'aller au cinéma. Mais j'aime bien me promener entre vos lignes, ce sont de petits films. Aie vu Looking for Richard, l'autre soir, et suis contente de l'avoir dans ma filmothèque.
Portez-vous bien.
(je m'excuse pour ma démesure ! c'est à force de vivre en retrait dans une coquille)
ps: j'imagine que le film de ce monsieur fait cohabiter profane et sacré, je peux toujours fermer les yeux durant les passages difficiles ... :-)
Phil,
Merci pour ta remarquable contribution ! Je n'ai pas vu Goodbye Dragon Inn malheureusement et c'est le seul qui me manque dans la filmographie. Comme le signalait Willy dans un précédent commentaire,Un Nuage dans le Ciel s'inscrit dans la continuité de Et Là-bas (...), lui fait directement écho. Donc, ton analyse est très juste.
Il y a beaucoup d'humour chez TML, en effet Willy ! D'ailleurs, Et là bas est un hommage direct au cinéma burlesque. Evidemment, l'eau existe sur le mode symbolique avec ce temps qui s'écoule. Dans Un Nuage, il n'y a plus d'eau et le héros donne sa semence à boire en guise d'offrande extrême.
Willy,
J'ai édulcoré la formule à propos de la responsabilité de Tapei. Néanmoins, le réalisateur a affirmé lui-même que la ville était au bord de l'implosion : surpopulation, sentiment d'étouffement, solitude. En même temps, TML avoue sa fascination de film en film. La ville est un acteur à part entière, un décor d'élection qui ne lui sert pas qu'à composer ses plans, mais à vraiment inscrire ces corps dans une contemporanéité dévorante.
Dans Vive l’Amour, trois personnages se croisent dans un appartement témoin, sans jamais réellement se rencontrer. Cet appartement est situé au coeur de la ville en plein boom économique.
La ville se construit et met au rebut ses habitants. En somme, l’espace intime, tel que le figure Tsaï Ming- Liang, s’efface derrière l’urbain. Cet espace même est saturé : Hsio Kang (Lee Kang-Sheng) vend des niches dans un colombarium car les cimetières sont combles (Rebels of The Neon God). Même les morts connaissent la promiscuité.
Tlön,
Annus horribili ! :-)