09/1/2006 Sommes-nous encore cinéphiles ?

Partant de la définition selon laquelle un cinéphile est quelqu’un qui va tout voir, je ne suis plus cinéphile. Et depuis un bon bout de temps déjà.
Si "critiquer", étymologiquement, veut dire "choisir", la cinéphilie, selon l’acception très généraliste que j’en donne, n’impose pas de choix.
Or, je m’observe, de plus en plus régulièrement, en situation de sélectionner mes objets, à me dire qu’il m’en coûte trop d’aller voir les Bronzés 3 ou même King Kong. Le voir a ses limites, indépassables depuis quelques temps pour moi.
J’ai toujours défini la cinéphilie (la mienne, du moins) par la passion, chevillée au corps, par laquelle seul le cinéma compte et prend le pas sur les rites sociaux et même les relations sentimentales. Cette passion qui vous fait faire 200 km pour voir un film (L’Enfance d’Ivan de Tarkovski), glisser sur une épaisse couche de verglas et pousser votre véhicule en plein hiver pour le remettre dans l’axe routier (Lost Highway de Lynch – quelle ironie !), différer vos vacances d’une journée pour ne pas rater un classique, coincé dans une obscure rétrospective (Le Désert rouge d’Antonioni). Aujourd’hui, la passion a fait place à un amour raisonné. C’était le sens de ma note précédente sur Bresson d’ailleurs, cette évidence douloureuse qui se révélait à moi d’un coup. Je suis comme l’amant désabusé qui boude son ardente maîtresse. Le cinéma a décidément un visage de femme.
Est-ce qu’en en déplorant la perte, je clame plus fort encore mon amour ? Historiquement, la cinéphilie a vécu jusqu’à la fin des années 60. N’en subsistent que de romantiques oripeaux, l’époque rêvée des ciné-clubs. Et Daney, comme ligne d’horizon, le ciné-fils mélancolique.
Voir, en parler, écrire. Selon Daney, la cinéphilie s’articule autour de ces trois polarités (je me répète). Un phénomène de l’après, revenue de tout et d’elle même que la cinéphilie : post moderne, post révolutionnaire.
Et moi, d’où je parle ? Certainement pas d’une cinéphilie d’emprunt, revendiquée par les vieillards précoces de la jeune garde critique, laquelle se réclame encore des Contrebandiers de Moonfleet, œuvre matricielle. Oui, mais celle d’un autre. Je ne peux pas ou ne peux plus parler d’ici.
J’ai abondamment évoqué, dans ses colonnes, le film par lequel je suis entrée en cinéma : The Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz. Je disais qu’il m’avait rendu l’enfance et donné le cinéma, avec l’emphase qui fait peur à mon entourage parfois. Mais je me trompais. En revoyant le film, je n’avais pas réalisé, qu’au contraire, il avait oblitéré l’enfance. Ca n’était plus un souvenir flottant et idéal. Privée de cette idéalité, l’enfance n’a plus lieu d’être.
Que ce soit dans son inscription historique ou personnelle, la cinéphilie a avoir avec la perte.
Photogramme : spectateurs devant Psycho d'Hitchcock, emprunté au site Hors Champ. Lire aussi le texte d'André Habib sur le sujet.



Commentaires
ma hâte de lire
lh.
Le simple fait de poser la question vous donne la réponse. Mais j'ai hâte de la lire aussi.
Aller tout voir ne veut pas dire aller voir n'importe quoi.
Le cinéma est un art jeune. Parle-t'on de crise des musicophiles, des amateurs de livres ou de peinture ?
Avec le DVD, il y a certainement "glissement" de la pratique cinéphile (la VO, les mises en perspectives, les éléments supplémentaires). On édite aujourd'hui les films comme on édite les oeuvres littéraires (dans le meilleur des cas).
A plus tard.
Est-ce que le vidéojournal dun bloggeur est encore du cinéma? Est-ce que la "mise en scène" est encore la pierre angulaire du cinéma? Et puis, on a beau parler de choix, la cinéphilie est historiquement née à un moment où il y avait moitié moins de films à découvrir, et donc où il était possible d'avoir une immense culture cinéphile, sans presque aucun manque...aujourd'hui ça me semble mission impossible...
Après, on peut s'intéresser au cinéma sous un angle classique, voir conservateur, en faisant fi de tous ces autres régimes, alors oui, peut-être que dans ce sens là on est encore un cinéphile...
Sinon, j'aime beaucoup la photo qui illustre ton texte Sandrine; c'est marrant parce que on y voit deux femmes horifiée, et une autre au premier plan qui semble sourire, un sourire de contentement, comme quelqu'un qui appeécie de se faire chahuter par le réalisateur, qui est dans une distance avec l'horreur...c'est très curieux et très beau de voir ça...
Sinon (bis), je remarque que André Habib m'a emprunté une photo pour illustrer son texte (les ombres à la cinémathèque) et ne l'a même pas mentionné...pas très fair-play tout ça...
- Ce qui caractérise le cinéphile - et donc la cinéphilie - c'est une capacité a élire comme "objet d'art" (expression formelle dans laquelle se développe une pensée) ce qui fut ( les premiers Chaplin, Feuillade..dans La Revue du Cinéma de Auriol; Walsh, Lang -la période américaine- à Présence; La comedie musicale à Positif; AH, Hawks aux cahiers..etc) ou ce qui est (Les séries télés; la télé réalité chez "les nouveaux cinéphiles"...) considéré comme trivial.
En ce sens le texte de JS ci dessus est un pur texte de cinéphile. Dire que "40 ans et toujours puceau" est l'un des meilleurs films de l'année est un geste de cinéphile.
Il y a me semble-t-il dans la cinéphilie un complexe que l'on pourrait appeler "des danaïdes". Au fur et à mesure qu'elle donne ses lettres de noblesse à des formes jusque la exclue, elle les inclue de facto dans le champ culturel, d'ou la nécessité permanente d'aller voir ailleurs. Le cinéphile est dans un processus sans fin de réévaluation ( ex la production des frères Shaw ces dernières années). D'ou l'impasse : On ne peut pas tout voir. C'est parce que, du point de vue du cinéphile, il y a trop à voir, que l'on ne peut tout voir...et dans le même temps on reprochera à certains de ne pas s'interesser aux "divers régimes des images animées"
La cinéphilie s'est toujours constitué contre (contre la littérature, contre...)
On peut d'ailleurs se demander si l'inflation des boni autour des DVD, l'édition des films comme des oeuvres littéraires n'est pas fondamantalement "anti-cinéphile".
Paradoxalement, il en résulte que alors que la cinéphilie est par essence une attitude démocratique, elle ne se conçoit pas sans un certain snobisme, ce terme n'ayant pour moi rien de péjoratif, bien au contraire...Le cinéphile se définit comme un voyant, il voit, parce qu'il beaucoup vu, ce que les autres ne voient pas.
Alors bien sûr, et même si c'est à notre corps défendant, "nous" sommes encores des cinéphiles.
"Que ce soit dans son inscription historique ou personnelle, la cinéphilie a avoir avec la perte."
je ne sais rien du débat cinéphilique, sur un plan critique s'entend, comme je ne suis plus, et je rejoins ta question : cinéphage
je sais par contre ce qu'il est de la transformation, ce que tu appelles à juste titre : la perte
nous parlions de "saw" récemment, jean-pierre et moi (avec diane et sébastien, cinéphages cruels, que je salue ici) : je m'insurgeais contre la violence, sébastien m'opposait le "seven" de fincher que je porte aux nues, jean-pierre dans son coin secouait la tête, tranquillement
- tu es de mauvaise foi… fut sa sortie soudaine
évidemment, littérairement, je défends toute forme d'art, serait-elle la plus violente, le plus ignoble, la plus insoutenable; soudain, face à l'image, je marquais un temps d'arrêt
j'avais perdu la capacité de considérer l'objet pour ce qu'il était : une œuvre (d'art ou non, là n'était pas la question)
il y avait création, je n'étais pas, en ton sens : cinéphile
je ne pouvais pas
ton expérience avec mrs. muir rappelle les oracles de l'antiquité : vierges, elles pouvaient prédire l'avenir; souillées, elles perdaient leur faculté
à quel moment la perte de la virginité cinéphilique intervient-elle? au premier film? à la première prise de conscience du dépassement du plaisir? lors de la première analyse, la première critique, le premier questionnement cinématographique?
l'enfance n'a pas sa place dans le monde que nous offre l'art : il court après à tort, sisyphe nouveau, impuissant
littérairement c'est passionnant : l'horreur de la tache de sang, shakespeare, l'impossible retour en arrière
sans doute ce après quoi je cours, moi : l'innocence
la cinéphilie?
nous?
je ne réponds pas, te lis, me laisse aller, vous suis, vous perds, vous écoute
lh.
Une cinéphilie de troisième génération sans doute, recomposée, renouvelée, mais qui procède pleinement des deux précédentes (années 60 : culture des ciné-clubs ; années 80 : conscience de venir après + mythologie de la critique). De la première, elle retient une grille de lecture, un regard, des catégories de perception. De la deuxième, l’attachement au texte - le commentaire est prolongement de l’œuvre - et la nostalgie d’un temps révolu. Elle ajoute à cela de nouveaux dispositifs et de nouveaux supports (écran télé, platine DVD, console, Internet…) et une circulation entre univers de formes et univers de sens différenciés.
Au fil des décennies, s’est transmise une certaine tendance à brouiller les frontières établies : trouver du culturel dans le divertissement, de l'art dans l'industrie, de l'auteur dans la production collective. Pas question pour autant de nier les différences : confondues, ces notions n’auraient pas plus de sens que strictement délimitées. Ce qui rend la manœuvre assez délicate et l’équilibre toujours périlleux. D’où également une passion cinéphile, pour revenir à l’objet du billet de Sandrine, qui se situe au point de jonction, confus et instable, de l’addiction et du détachement, de l’idolâtrie et de la subversion.
C'est ce que je ressens parfois à la lecture de votre blog où se dessine plus une position d'artiste ( à travers sa sensibilté, ses affects, ses obsessions...) qu'une critique de cinéma.
Pour ma part, c'est cette première personne qui m'interesse et me touche
Cette lassitude, je l'ai moi-même ressenti, passant définitivement de l'autre côté...ma cinéphilie a changé alors de cap m'orientant plus vers des formes expérimentales et documentaires, sans négliger le cinéma d'où je viens,qui est également le votre
Par rapport à ce que j'écris, je ne sais où vous en êtes
Si vous avez commencé à réaliser quelques essais, cela m'interesserai vraiment de les voir...
Bonne année
impressionné par votre prose, troublé par la phrase :
"le commentaire est prolongement de l’œuvre", de laquelle vous vous tirez dans un dernier paragraphe étonnamment ouvert
je conçois le "making-of" comme prolongement de l'œuvre certes, mais son aspect cinéphilique nécessiterait selon moi la conceptualisation de sa fabrication
ce que vous dites peut-être, je ne vous fais pas un procès, loin de moi
dvd et bonus procèdent à mon sens davantage de la cinéphagie que de la cinéphilie, surtout lorsque l'on considère ce qui est offert : les prolongements sont aussi monstrueux que les tentacules des pieuvres de jules verne
je ne généralise pas
je dis
je crois
je me pose la question
enfin, entre addiction, idôlatrie, détachement et subversion, je me reconnais à chaque étape
suis-je enfant de la quatrième génération?
à philippe,
combien vous avez raison : mais le blog de sandrine est sa création, ne voyez-vous pas?
à sandrine,
oui?
lh.
Je ne l'ai pas formulé très clairement mais je faisais surtout référence aux livrets d'accompagnement, ces petites monographies que l'on trouve dans pas mal d'éditions DVD. Quant aux "making of" et autres scènes coupées, j’y vois, bien plus qu’une dérive consumériste ou "cinéphage", une logique de capitalisation qui appartient en propre - mais alors comme faiblesse coupable - à la cinéphilie. Qui regarde ces suppléments ? Ils ne semblent exister que pour faire marchandise, flatter le complexe d'Harpagon qui guette tout cinéphile : tout voir (même les coulisses) et tout avoir (dans sa dvdthèque). Ça n’est jamais que le prolongement de la définition posée par Sandrine ("un cinéphile est quelqu’un qui va tout voir"). Jean-Sébastien parle presque avec regret d'une époque où il était matériellement possible de ne rater aucune sortie - mission qui lui semble impossible aujourd'hui, mais pas forcément dérisoire. Tout cinéphile me semble donc bien partagé entre son envie de boucler un territoire et se constituer un patrimoine et son aversion pour les formes closes et figées.
tout comme un bibliothécaire (ou un amateur de), rph, serait bien malheureux de ne plus manquer d'aucun livre, de ne plus en avoir aucun à chercher -et/ou lire
sombre débat
ne serait-ce que dans la définition même de sandrine que vous reprenez, ou les regrets de js : n'y a-t-il pas, même chez le cinéphile, plaisir à la surprise, à la découverte, voire à la redécouverte?
chez sandrine, c'est évident, c'est la base même de son analyse (dans les deux sens, si je peux me permettre)
chez "nous"…?
lh.
Skorecki a filmé ça très bien.
« 40 toujours puceau » aussi.
Quelqu'un d'un peu gauche et d'assez droit.
Jean-Patrick Manchette "les yeux de la momie"
A l'évidence, nous nous reconnaissons dans une cinéphilie qui exclut la clôture, une sorte de pellicule sensible qui impressionne le monde et prend acte de la mutation du medium, et partant, des pratiques.
Pour De Baecque, la cinéphilie, comme certains d'entre vous l'ont rappelé, a vécu, circonscrite dans un temps et une époque donnés, morte avec le cinéma. Ce qui la définit encore, c'est sa réinscription dans le champ politique et idéologique, aspect qui ne manque pas de questionner. Si le cinéma parvient encore aujourd'hui à être politique (essentiellement le cinéma américain), qu'en est-il de la question du réinvestissemnt politique et idéologique par le spectateur ?
Et point de divergence majeur avec notre rapport contemporain aux images, hors de la salle de cinéma, point de cinéphilie ! Je revendique la délocalisation. La cinéphilie ne se réduit plus à un seul territoire. Phénomène hybride que la cinéphilie, "point de jonction, confus et instable", comme le dit fort justement rph.
Philippe,
Moi ce qui me touche c'est votre commentaire... et votre étonnante perspicacité ! :-) Disons, pour vous répondre, que le processus (intérieur pour l'heure) s'est amorcé, presque malgré moi.
JS,
Suis contente d'avoir "emprunté" le photogramme si Habib t'a piqué ton cliché sans te créditer. Le plus étonnant : j'ai longuement hésité entre ce qui s'est avéré être ta photo et celle que j'ai retenue in fine ! Il n'y a pas de hasard ! :-)
Tlön,
Je n'avais jamais eu de doute à vrai dire sur ta radieuse cinéphilie et fut ravie de lire qu'à "ton corps défendant", et en conclusion de ton très beau pensum, tu es encore un cinéphile, selon la redéfinition qui s'impose eu égard au contemporain.
Sktns,
Magistral ! Et c'est la Comtesse de Zaroff qui te le dit ! :-)
Pierrot,
Magnifique extrait et je vous en remercie. Voilà une vraie pensée de cinéma et de cinéphile exprimée par Manchette ici.
Scanner,
Je vous pose la question à vous. Peut-on être cinéphile sans voir de films ?
lo,
Pertinent, incisif comme toujours. Oui, tu peux parler d'analyse, toi qui lis en moi comme dans un livre ouvert. Ce doit être ce don que possède les écrivains...
C'est peut-être Berry qu'il faudrait chasser de la Cinémathèque !! Non ?
Je vous convie à venir lire mes articles consacrés au cinéma et au rire sur mon blog: pascaldjemaa.over-blog.fr
Merci, Pascal.