11/9/2004 La vie des morts

Découvert à L'Etrange Festival le remarquable documentaire, Après la Mort de Blue Hadaegh et Grover Babcock, film choc qui prend le parti pris de montrer l’irreprésentable : la mort dans ce qu’elle a de plus prosaïque.
Mais comment donner une sépulture et rendre les derniers honneurs à des personnes décédées dans l'anonymat ou la solitude ? Un service administratif américain, autour duquel se concentre le documentaire, se charge d’enquêter. C’est à partir de ce troublant paradoxe - redonner aux morts leur vie ! - que se construit le documentaire.
Avec un filmage précis, dénué d’affect mais non de compassion, les réalisateurs vont accompagner l’équipe chargée de ce travail contre l’oubli. Ces arpenteurs de mémoire se succèdent à l’image, à peine troublés par la discrète présence de la caméra. Dans leurs recherches biographiques, les employés n’excluent aucun détail.
La trace la plus ténue soutient une investigation intime. Un carnet d’adresses, une carte d’identité, un mot griffonné marquent le point de départ d’une quête mnésique, avec au bout, un portrait terrible d’une Amérique rongée par la solitude et les discriminations.
Les réalisateurs dénoncent, par touches impressionnistes, une société qui marginalise et ostracise ses éléments les moins productifs : un malade su sida, un obèse etc… Au final, le dossier se referme sur ces morts ordinaires et leur sort tristement banal auxquels répond un documentaire anti-spectaculaire au possible. Nulle mise en scène de la mort, nul suspense douteux autour des enquêtes. La mort est ici un non événement absolu. Nous sommes ici aux antipodes de la série Six Feet Under...



Commentaires
JF Lyotard disait que les gens qui "écrivent sont ceux qui ont raté leur suicide". Qu'en penses-tu ?
Disons que c'est un peu rapide, ça ressemble aux "vérités-évidences" assénnées d'un ton docte (mais non dénué d'humour) de Godard. Enfin, j'imagine que cette parole s'inscrit dans un contexte davantage éclairant…
Cela reviendrait à dire que l'écriture est l'apanage des désespérés. Ce qui n'est peut-être pas faux, mais pas tojuours vrai non plus. Je pense que Cioran, malgré quelques contradictions dûes à l'amplitude temporelle, aborde plus judicieusement la question — certes, il a passé sa vie d'écrivain à se pencher sur LA question.
Cioran ? Un agneau de lait. Je partage ce trait de caractère avec lui : ceux qui paraissent les plus impitoyables ne sont ni les plus égoïstes ni ceux qui tiennent le moins à la vie ! Je crois, très nietzschéen en ce sens, que ce sont les bons sentiments, ce joug moral pesant, permanent, insidieux, qui contribuent pour beaucoup au désespoir.
Ne jamais prendre sur soi : dire, haïr, battre.
Quant à Heidegger, il ne s'est guère aventuré (ou hasardé) sur ce chemin : un vrai métaphysicien.
J'ai bien perçu ta nature profonde nietzschéenne (:-), pour autant (et je pose la même question sur ton blog), renoncer aux bons sentiments ou à la volonté de "substituer à (mon) regard un monde qui s'accorde à mes désirs", ne revient-il pas à renoncer à une forme d'idéal ? Je ne pense pas que l'homme puisse vivre sans idéal.
Séduite par l'intransigeance que tu défends, mais celle-là même conduit à une solitude profonde. Là encore,c'est intenable me semble t-il.
Pour ce qui est de "renoncer aux bons sentiments", des questions d'idéal ou de solitude, je te propose de remettre ces discussions à une très prochaine rencontre, plus propice à des développements !