14/6/2004 Le gros plan ou la "tragédie anatomique"

Le Cuirassé Potemkine (Eisenstein)
"Le régime affectif de l'image, défini par le gros plan, prescrit certaines formes essentielles du cinéma comme art, voire programme des "genres" : suspense, horreur, érotisme. La Tragédie devient anatomique, ce qui veut dire que son espace se restreint et se resserre sur le corps, sur des mouvements infimes à la surface du corps (le monde se rétrécit), en même temps que ceux-ci deviennent des événements absolus. A travers le gros plan, le cinéma réalise un changement d'échelle de la carte des événements : un sourire devient aussi important qu'un massacre (...)".
Pascal Bonitzer, Peinture et Cinéma, Décadrages, Cahiers du Cinéma, Editions de l'Etoile.



Commentaires
Je sais c'est perfide..
Je l'avais rencontré à la Fnac avec son fils (environ 8/10ans) qui voulait absolument lui faire acheter Docteur Doolittle avec Eddy Murphy, et lui résistait tant bien que mal. C'était amusant.
Plus sérieusement, la compil d'articles parue en 10/18 était vraiment trés bien
cela dit Docteur Doolittle est vraiment un film épouvantablement nul (à la différence du Professeur Foldingue qui, sans être très bon non plus, n'en contient pas moins quelques extraordinaires moments de mauvais goût et de culot absolus, comme seul le cinéma américain même standardisé sait en produire...)
La compile d'articles dont tu parles Tlon porte quel titre ? Décadrages est déjà une compilation d'articles.
Le texte sur le gros plan s'intitule La Métamorphose et a été publié dans la Revue Belge du Cinéma, n°10 (1984).
Pas lu "le champ aveugle" ! Tu nous parles de ce texte sur Hitchcock JS ?
en gros il parle de l'apparition de la perversité au sein d'une image en apparence "naturelle" et "innocente" (bien loin sont les frères Lumière alors)...
mais évidemment rien ne remplacera la lecture de ce texte
par ailleurs le recueil est paru dans la petite collection des Cahiers (pas chère donc...arghhh, je leur fais de la pub!)
ce qui sidère chez Bonitzer c'est cette avancée implacable et diabolique de précision de ses démonstrations
Plus que Douchet qui s'est contenté de recycler le fond métaphysique des films d'Hitchcock (ce que Rohmer et Chabrol avaient déjà fait : bon je suis un poil excessif, c'est vrai, mais je déteste ce type ;-), plus que Douchet donc, Bonitzer s'est attaqué à l'image même, aux plans, au concret, et le replace dans une généalogie de l'image (son texte débute sur le muet, le burlesque si je me souviens bien...)
par ailleurs je suis toujours surpris que lorsque que l'on parle de gros plan de ne jamais voir mentionné les films avec Garbo et notamment "La Reine Christine". Pas de rupture (Eisenstein), ni d épiphanie (Dreyer), ni insert(AH, certains gros plans d'objet chez AH reste pour moi des égnimes absolues) mais la recherche constante d'une stratégie cherchant à répondre a la question : Comment amener le visage de la star, pour faire venir (to come..) le spectateur à elle.
On pourrait d'aillleurs prolonger cette réflexion autour du gros plan dans le cinéma porno..
mais je dois aller m'en aller.
Bonitzer ne parle pas du porno (et c'est à priori un manque patent dans son étude du gros plan), mais en revanche, il évoque bien sûr Garbo, Dietrcih. Le fameux phénomène d'attraction/répulsion que je mentionnais : attraction pour l'icône (et là le désir entre en jeu), répulsion car le gros plan donne une impression de masque mortuaire. Il est vrai que ces stars ont quelque chose un brin figé, presque mortifère dans leur perfection.
Quant aux gros plans d'AH, ils participent au programme des genres tel que le définit Bonitzer : ici, le suspense. Pour reprendre les propos de Bonitzer, une boîte d'allumettes (ou une paire de lunettes) devient aussi important qu'un massacre !
Pourrait-on dire du porno que la "tragédie devient anatomique" ? S'il y a bien resserement de l'action autour du corps, pour autant, il n'y a pas dramatisation. Une pénétration ne devient pas un événement absolu ? Le gros plan dans le cinéma porno est pour moi anti-événementiel au possible. Plus clinique, qu'anatomique. Le plan d'ensemble a plus de pouvoir érotique.
A la lecture de la note de JS, j'ai d'autant plus envie de lire l'article en question. Je ne possède pas ce numéro HS des Cahiers, donc cher Tlon quand nous nous croiserons, ce sera avec plaisir...
Enfin, je suis d'accord avec JS sur la précision de Bonitzer, alliée à une vraie limpidité stylistique.
et je ne suis pas d'accord avec ton appréciation "clinique" du gros plan dans le porno Sandrine : un gros plan ou insert sur un sexe peut être très émouvant, a fortiori quand il est mis en relation avec un visage ou un regard, pour ne pas dire une jouissance...
Tu parles alors sans doute de la fellation où effectivement le jeu de regard instaure un trouble certain. N'empêche, les gros plans de pénétration me paraissent très "informatifs" plus que "dramatiques". Et puis souvent, le raccord avec le sujet pénétré et celui qui le pénètre fait défaut (ou la mise en scène du désir qui, au passage, est absent de la majorité des films X), au profit de plans où le visible prime. En somme, la volonté de tout montrer conduit à ne rien montrer au final, ni du désir, ni de la jouissance.
Oui, bien sûr Bonitzer est puritain et à l'image, c'est catastrophique. Les personnages parlent de sexe crûment (Rien sur Robert), mais il n'est pas représenté.
Il y a en effet matière à un billet. J'attends donc le tien avec impatience.
:-)
D'autre part je n'ai pas de souvenir de scéne ou l'on filmait en gros plan le passage d'un sexe mou à un sexe dure ( je parle bien entendu de sexe d'homme!).
Ex a contrario : Romance de Breillat ou Sifredi bande mou tout le long du film, preuve sans appel que le film est raté!!
Sinon, j'ai un exemple très récent de sexe qui entre en érection : le sublime Blissfully Yours découvert hier soir à la télévision. La sensualité de ce film est renversante. L'héroïne caresse doucement le sexe de son ami, la nature obsédante et capiteuse les entoure, le sexe se gonfle de désir. Ce cinéma sensitif parle à l'épiderme...
Enfin, ce que tu reproches à Garbo et a fortiori au gros plan, c'est sa frontalité si je comprends bien ? Le fait qu'il n'y ait pas dévoilement et donc latence du désir spectatoriel ?
je me rappelle que PB des cahiers avait comparé cette scène avec l'idée du sucre qui fond dans un verre d'eau de Bergson pour parler du temps...