19/7/2005 Le temps de l'innocence ?

L'Enfance d'Ivan (1962) d'Andrei Tarkovski.
Le cinéma nous met face à face avec l’enfance. Perdue ou rêvée. La nôtre, par ricochets.
Selon Bazin, « L’enfant est le plus mystérieux, le plus passionnant, le plus troublant des phénomènes naturels. Une sorte d’animal privilégié que nous devinons habité des dieux» (L’Ecran Français). Mais peut-on partager pleinement cette vision idéale ? Et si l’enfant au cinéma n’était pas si vertueux ? Mieux, l’innocence existe-t-elle au cinéma ?
Médiateur mystérieux et souvent silencieux avec le monde spirituel, l’enfant, chez Tarkovski, incarne l’état de nature défini par Bazin. Dans L’Enfance d’Ivan, la guerre le détourne de son axe naturel. «Le véritable territoire de conquête de toute guerre, c’est le paradis de l’enfance » (François Vallet, L’Image de l’Enfant au Cinéma), vérité dont prend acte Tarkovski qui oppose, dans des flashes back oniriques, un temps ancien, édénique, à un présent désolé, espace funeste (champs de ruines, marais fangeux) infesté par le morbide, lequel contamine jusqu’aux jeux du jeune héros.
Mais de Clayton (Les Innocents) à Laughton (La Nuit du Chasseur), le postulat de l’innocence vole en éclats, à l’issue d’une trajectoire heurtée : celle du film.
Cheminent nécessaire en somme, de l’innocence supposée à la connaissance (Où est la Maison de mon Ami de Kiarostami), sans quoi la mièvrerie prend le pas sur le récit d’apprentissage. L’enfant fait l’expérience du mal quand il n’est pas perdu ou corrompu d’emblée (les gosses désœuvrés de Los Olvidados de Bunuel, génération sacrifiée). Bloc de souffrance brute (L’Enfance nue de Pialat), pourvoyeur de connaissances (Les Contrebandiers de Moonfleet de Lang), l’enfant est parfois pris en charge par le film lui-même, lequel se fait entité protectrice, tutelle bienveillante.
Souvent perverti par son environnement (un contexte de crise sociale ou morale, le monde des adultes), le jeune héros s’inscrit au cœur de désirs troubles qui lui confèrent son ambivalence intrinsèque. De l’enfant émissaire de Losey (Le Messager) à l’ange blond de Mort à Venise de Visconti (à mon sens, parfaitement conscient de la passion qu’il inspire), l’enfant cristallise un désir inavouable, un fait d’adulte, empreint de nostalgie : retrouver un corps juvénile. Dans Ken Park de Larry Clark, ce sentiment s’exprime à travers la plus violente des convoitises : l’inceste.
Mais la représentation n’implique t-elle pas immanquablement la perversion ? Nous l’avons vu, dès lors que l’enfant est mis en scène, il est exposé : au regard, au monde, au désir, à la connaissance.
En conséquence de quoi, démiurge, soldat, fanfaron, médiateur, l’enfant au cinéma commence par faire le deuil de l'innocence. D'ailleurs, Hemingway écrivait que " toutes les choses vraiment atroces commencent dans l’innocence" !



Commentaires
http://inisfree.hautetfort.com/archive/2005/07/04/l_enfance_d_ivan.html
Et bien j'attends votre texte avec impatience aussi. J'ai découvert "L'Enfance d'Ivan" il y a peu, et j'ai immédiatement pensé au film de Peckinpah. Je précise que je ne suis pas très amateur de Tarkovski, trop "mystique" pour moi ; mais celui-ci, vraiment, c'est une merveille. J'ai revu "Croix De Fer" depuis, et j'ai bien aimé cette idée du passage de cet enfant d'un film à l'autre. Du coup, comme je crois peu au hasard, je me demande si Peckinpah connaissait le film de Tarkonvski, ils sont si différents comme êtres humains.
Temps de l'innocence. Reviendrez vous sur la fillette de La Guerre des Mondes ?
Et le billet afférent alors ?
Et au fait ; quid des duizz interdits ? La saison est-elle finie ?
En ce qui concerne les quizz, j'en ai plein sous le coude et la saion n'est pas finie puisque nous en sommes à la moitié. Seulement, je me disais que je reportais le jeu à la rentrée faute d'un nombre suffisant de participants pendant l'été. Mais tes apparitions intempestives semblent attester du contraire. Alors ? Moi, je veux bien en faire un ces prochains jours. Y'a-t-il d'autres amateurs ?
Malheureusement, je n'ai pas vu ce film de Peckinpah mais je vais tâcher de démêler ce mystère. En tout cas, je trouve votre "regard croisé" très intéressant. Et comme vous pourrez le constater, je ne reviens pas sur l'héroïne de La Guerre des Mondes.
Votre texte ferait bondir ces journalistes, pourtant pour avoir vu une bonne partie des films cités, oui je suis d'accord, l'innocence est bien évanouie chez ces "petits monstres"...
Pour un quizz estival, je suis partant, et il me semble qu'il y a beaucoup de participants encore présents sur la toile, les vacances ne sont pas pour tout le monde...
Début de semaine prochaine ?
Lundi ou mardi à minuit ?
Qui sera là ?
Les Ludovic, Godspeed, Esther seront-ils de la partie ?
Sinon, oui, j'ai de la matière.
Justement, le thème pourrait s'intituler "histoire de l'oeil". Hé,hé !
je suis nouveau ici, sur un salon chat ou sur le "forum" de ce blog ???
merci de m'éclairer...
Forum ? Chat ? Je me pose moi-même la question quand je vois la tournure que prennent parfois les commentaires ! :-)
peut-être ai-je halluciné!
ai-je rêvé?
Sandrine cite les "essentiels" : Lang, Laughton, Kiarostami, je rajouterai le Welles de Citizen Kane et surtout Allemagne année zéro de Rosselini, pour orienter différemment l'objet de l'innocence...
Tarkovski : le premier plan de l'enfance d'Ivan est un panoramique descendant sur un arbre en hiver... Le dernier plan de Tarkovski, dans le sacrifice, est un panoramique ascendant, longeant un arbre dénudé, au pied du quel est un enfant... Le cercle, émouvante résonnance... Et trajectoire de Tarkovski qui place désormais l'avenir entre les mains de cet enfant (ce n'est plus Ivan...)
C'est si gentimment demandé ! :-)
Je ne peux pas vous aider, n'ayant pas le film en ma possession. Mais si vous faites l'effort de le revoir, vous trouverez vous-même la réponse à vos questions. Par ailleurs, votre demande est pour le moins déconnectée avec le sujet de ce billet.... Si d'autres blogeurs ne vous ont pas répondu, c'est qu'eux aussi sèchent sur ce point. En revanche, on vous a fait une réponse nourrie sur le précédent billet, relatif à la Guerre des Mondes.
Sébastien,
Je ne pensais plus à l'enfant d'Allemagne Année Zéro et effectivement, cela ouvre des perspectives.
Le dernier plan du Sacrifice est tout simplement bouleversant. Film testament : le personnage du jeune enfant mutique est le fils du cinéaste, lequel est décédé d'un cancer quelques mois plus tard.
Bien vu pour le "raccord" sur l'arbre !
Plus dramatique est l'enfant chez Rosselini : devant "l'absurdité du monde", l'enfant d'Allemagne année zéro se suicidera, comme celui d'Europe 51 d'ailleurs... Chez Rosselini, l'enfant n'est plus vraiment le lieu de l'innocence (en tout cas dans ses films d'immédiat après-guerre...). Les enfants rosseliniens font un deuil tragique de leur innocence...
Ceux qui replongent dans leur propre enfance comme Truffaut avec Antoine Doinel, Bergman avec Fanny et Alexandre, Fellini dans Amarcord, Chaplin dans The Kid, Léone dans Il Était une Fois en Amérique, à la recherche de leur temps perdu.
Ceux qui utilisent l'enfance pour sa capacité d'émerveillement, Spielberg souvent, Truffaut pour l'Argent de Poche (qui me semble au passage le moins manipulateur des films sur l'enfance), Kitano avec Kikujiro,
Ceux qui font des enfants les témoins souvent muets de la violence des adultes, sa victime symbolique parfois, Peckinpah, Léone, Sollima, Eastwood dans Un monde Parfait, Hark, Spielberg avec la fillette de Schindler.
Ceux qui se méfient de l'enfant en tant qu'être, et qui projettent l'enfance, en tant qu'état mental, dans des personnages adultes comme Hawks grand spécialiste du procédé, Burton dans ses bons moments, Bunuel qui le fait avec une cruauté réjouissante, les grands comiques comme les Marx Brothers, Lewis, Keaton, ou souvent les enfants sont objet de moquerie, de danger, voire carrément des monstres (WC Fiels disait : ""tout homme qui déteste les enfants et les animaux a quelque chose qui parle pour lui" ). C'est également quelque chose que l'on retrouve dans le cinéma fantastique, chez Clayton, Kubrick, Carpenter où l'enfant est une menace...
Ceux pour qui l'enfance est un état transitoire, vierge, innocent au sens littéral, qui porte en elle un enjeu d'éducation pour le futur. Je pense à Ford, Capra, Kurosawa, Truffaut encore, avec l'Enfant Sauvage, Despleschin dans Rois et Reines, Welles avec les Amberson...
Le sujet est complexe. Je vous laisse avec un extrait de Brel :
L'enfance
Il est midi tous les quart d'heure
Il est jeudi tous les matins
Les adultes sont déserteurs
Tous les bourgeois sont des Indiens