23/3/2006 Le regard intransitif
"Quand dans l'amour, je demande un regard, ce qu'il y a de foncièrement insatisfaisant et de toujours manqué, c'est que - jamais tu ne me regardes là d'où je te vois".
Jacques Lacan
La Dame de Shanghai, c’est le drame vécu du couple Welles/Hayworth, une histoire de « regard manqué ».
Welles entreprend de défigurer le mythe. Blonde, le cheveu court en lieu et place de l’opulente crinière auburn, Hayworth en femme fatale glace par son surcroît de perversité.
Est-ce parce qu’elle le quitte que Welles la voit dorénavant, au-delà, de son personnage, comme un monstre ? Outrage à l’égard de la femme autrefois adorée, ramenée à sa nature abominable. Sacrilège à l’endroit du mythe désérotisé : en la dénaturant, Welles a regardé Hayworth comme personne !
Délaissées les prestations légères, l’éternelle pin up rencontre là son plus beau rôle. La Dame de Shanghai prend dans son épaisseur fictionnelle la faillite d’un couple. Intransitivité du regard. Welles met en scène une femme qui ne "le regarde plus de là où il la voit". La mort du couple (redoublé à l’écran dans la séquence finale des miroirs) signe le cruel avènement d’une actrice, dont la carrière fut paradoxalement brisée dans le même mouvement.
Je suis assez hermétique au génie de Welles et à son goût pour la tragédie. Mais ce qu’il y a de beau ici, c’est que ce tragique là n’est pas fabriqué : il imprègne le film de bout en bout, lui préexiste. Le cinéma est aussi l’art de désaimer.




Commentaires
PS. Mille excuses pour mon indiscipline sur le dernier quizz mais j'ai dû remplacer Damien au pied levé (à moins que ce ne soit l'inverse, qui sait?).
Sur ce, je vais plancher sur la dernière note de Jingo sur le corps malade dans le burlesque (Damien a déjà pris les devants!)
Vous méritez une bonne fessée.
(PS: je n'ai pas encore écrit ma note)
C'est pas beau de copier !! Ca mérite du Mépris ;-)
Magnifique choix de photo, S., c'est tiré de quel film ?
Est-ce que cette phrase de Lacan est dirigée vers une personne en particulier ?
Mais peut-être suis-je trop indiscret... :-)
Une bonne fessée? Ouh, là, là, on n'est plus chez Lacan mais chez Klossowski.
En fait ça ne change rien tant la théorie du désir chez Lacan doit beaucoup à l'oeuvre de Klossowski. Voir "Le Bain de Diane" et ce pauvre (?) Actéon, transformé en cerf et dévoré par ses chiens (tiens, encore des chiens...) pour avoir maté la belle déesse. Mais le désir ne se limite pas au seul regard de l'Actéon-spectateur... A suivre, car il me faut maintenant répondre à l'ami Phil et à sa missive assassine!
Bon, je ne t'en veux pas car je sais que tu souffres (vite Sandrine fabrique lui un quizz sur mesure!!).
Seulement, pour ta gouverne, je te signale quand même que je n'ai pas attendu Skorecki pour m'intéresser à l'objet "a", car je pratique le père Jacques depuis plus longtemps que le père Louis.
Cela dit, il y a là une idée à creuser: Pourquoi Skorecki se prend-il aujourd'hui pour l'objet "a" du cinéma?
Et je ne suis pas amer par rapport à ma défaite d'avant-hier, c'est vraiment pas important, mais la maîtresse des lieux l'a bien compris, donc pas besoin d'un quizz particulier.
Si je suis si matinal c'est que je travaille dans une administration lointaine donc je passe tôt devant le Mac...
Vous n'avez même pas reconnu le sublime travail du photographe George Hurrell, auteur des plus beaux portraits de stars à Hollywood. Observez les sublimes rimes visuelles cheveux, motifs en arrière-plan et dentelle de la robe. Du grand art !
Comme je dansais hier soir, je n'ai toujours pas écrit mon billet mais pour répondre à Phil qui est curieux comme une pie, la citation de Lacan s'adresse et ne s'adresse pas spécifiquement à quelqu'un. Je m'explique.
Il s'agit d'un assemblage impropable (j'aime bien ces montages aléatoires) : une phrase m'interpelle, interrompt mes lectures, je l'associe à une image (ici, Hayworth qui est mon fond d'écran du moment), le sens jaillit.
Donc cette phrase s'adresse à moi en premier lieu (je suis convaincue qu'en amour, on ne voit jamais mais on projette) mais je suis certaine qu'elle fera son chemin chez d'autres et s'enrichira d'un sens nouveau. C'est du recyclage, en somme.
En amour on projette une substance blanche, au cinéma on projette de la lumière blanche, désolé je retourne au coin... :-)
Par rapport à ma lecture du moment je préfèrerais la corneille à la pie, si tu vois ce que je veux dire...
Mais décidement beaucoup d'oiseaux dans mes lectures en ce moment, après le Terby...
Je n'ai pourtant pas d'ailes qui poussent, je suis loin d'être un ange !! (voir ce qui est au dessus)
Maîtresse, je proteste énergiquement contre le qualificatif de "cancre". Bien sûr que la photo est de George Hurrell, mais elle a été prise sur le plateau de "Ô toi, ma charmante". Je sais, j'ai reconnu la robe avec ses petits trous, surtout les petits trous!
Par contre hélas je ne connais pas Ô toi ma charmante, pourtant je suis fan de Margarita Carmen Cansino, il faut que je le trouve, cette photo est allèchante !!
D'acccordLa Dame de Shanghaï est magnifique, miroir, miroir... ;-))
Mais par contre je trouve Welles passionant et très moderne.
Rien de plus à dire sur Welles, malheureusement !
quitte à faire un contre-ut, qu'on appelle aussi ut de poitrine - référence aux roploplos généreux de Rita - en la poussant un peu la note, dis-je, peut-être seriez vous arrivée à une autre conclusion. Car la beauté de "La Dame de Shanghai" est somme toute assez plaquée. Très artificielle. Welles est certes un grand illusionniste mais c'est aussi ses limites.Il y a beaucoup de bluff chez lui. Le baroque wellesien pour moi c'est du stuc. Cette histoire de miroir/couple/mythe brisé est finalement très convenue.
Voir a contrario "Voyage en Italie" avec un autre couple en crise, autrement plus profond:Rossellini/Bergman. C'est là que la phrase de Lacan citée en exergue trouve sa plus belle illustration.
Bon le post arrive un peu tard, mais tant pis...
La phrase de Lacan pourrait tout à fait illustrer le film de Rossellini. J'ai pensé à ce couple dysfonctionnel, à cette réserve qu'il est sauvé à la fin ("Miracle" !). La citation que j'ai mise en exergue me semble parler de points de vue inconciliables, en somme d'échec. C'est pourquoi j'ai retenu La Dame de Shanghai. Mais je vois que nous sommes d'accord, cher Orphée, sur la filmographie wellesienne et ses grands tours de passe passe.
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