21/1/2005 Figures de l'éreintement

A gauche, Christian Bale dans The Machinist
A droite, Self Portrait, Mark Morrisroe (1986)
Quoi ? Encore Christian Bale ?! Mais l’auriez-vous reconnu ? Celui dont je vantais les atouts ici compose un ouvrier famélique dans The Machinist, sorti sur les écrans cette semaine. Très stylisé, le film décrit les égarements d’un héros insomniaque depuis un an, et poursuivi par un personnage délétère.
Le vrai sujet de The Machinist n’est tant pas la résolution d’une énigme -par ailleurs très vite éventée- que le corps de Christian Bale. Maigre à faire peur (il a perdu 30 kilos pour le rôle), aux antipodes de l’image de « cover boy » qu’il donnait jusqu’alors, Bale livre là sa meilleure prestation. Excédant la simple « performance », l’acteur, dont le corps a toujours constitué un instrument de travail, parvient à susciter l’empathie. Paradoxalement, Bale gagne « en épaisseur » quand il se dépouille de cette enveloppe corporelle avantageuse qui lui a valu d’être trop rapidement considéré comme un bellâtre, au registre limité. Ici, il se donne « à corps perdu » et la prise de danger est maximale puisqu’elle touche à l’intégrité physique. Certes, l’ossature narrative de The Machinist est aussi fragile que celle du personnage, le scénario malingre, mais l’ acteur rencontre enfin un premier rôle à sa mesure.
Ce corps éreinté, m’a fait penser, de loin en loin, aux travaux photographiques de Mark Morrisroe, un des cinq du groupe de Boston, dont la figure de proue est Nan Goldin. Le corps dans ses états pathologiques, sensoriels, hante les clichés de Morrisroe, obsédé par la mémoire et la trace. Ce dernier, mort du sida, dans les années 90, a tenu à se représenter jusque dans ces derniers instants. Une démarche malsaine ? Non, mais tendue par l’urgence de témoigner avant qu’il ne soit trop tard. Ces corps déliquescents, constamment menacés de disparition, malades, décharnés suscitent la compassion, au sens étymologique du terme (cum patio, « avec souffrance ») : il est insoutenable de les regarder, mais nécessaire de ne pas se soustraire à leur vue. Du voyeurisme ? Non, une forme d’hommage à ce qui est amené à disparaître. Le seul cinéaste aujourd’hui à se rapprocher des travaux du Boston Group est Abel Ferrara. Le cinéaste a en commun l’intérêt pour des communautés marginales et des milieux interlopes (prostituées, toxicomanes, travestis), la captation des corps, l’intime, autant de composantes qui nourrissent des fictions à valeur documentaire.
Le trait commun à toutes ces représentations du corps, ce qui les lie et les rend si bouleversantes, c’est l’« immense fatigue » qui en émane. «Peut-être la fatigue est-elle la première et la dernière attitude, parce qu’elle contient à la fois l’avant et l’après» disait Deleuze. Hypothèse que vérifie sans cesse le cinéma.



Commentaires
De quel Boston Group s'agit-il et à quels travaux faites-vous référence ?
Si l'on prend une star et qu'on la transforme pour un rôle, c'est pour des raisons évidentes de production. On ne va pas investir sur un acteur laid et dont le nom n'attirerait pas les financeurs et le public.
Lilith,
Vous pouvez en savoir plus sur le Boston Group en acquérant le bouquin de chez Taschen : Emotions and Relations. Les clichés y sont bien mis en valeur, ce qui devient de plus en plus rare dans les éditions de livres d'art.
aujourd'hui christian bale, et cette photo que j'ai retrouvé dans télérama le lendemain du jour où je l'avais rencontrée sur ton site (sans avoir reconnu, je le confesse, l'acteur)
parcourant ton texte d'un oeil savamment entraîné (une phrase sur deux, éviter l'histoire, s'attarder sur des mots-clés), je clique "ici" puisque tu nous invites à y aller voir -et t'y donne rendez-vous, jeu de piste électronique oblige ... (lh)
amicalement,
lh.