08/11/2005 Chaque solitude a son propre mystère




"L'amour est tout".
Gertrud de Carl Theodor Dreyer.
Permanence de l’héroïne romanesque. Gertrud incarne un absolu. Sa croyance en un amour incandescent, idéal, sans partage tient autant du matériel que du spirituel. L’amour, d’essence divine, s’accomplit dans une forme terrestre. Dans Ordet, le héros pleure sa défunte femme : « j’aimais aussi son corps » confie t-il, réconciliant chair et esprit, par-delà tout dogmatisme. Dans Gertrud, les dialogues, simplifiés, épurés, vont à l’essentiel. Forme narrative resserrée, laquelle vise à la description de la vie intérieure.
Le refus des préceptes attire à Dreyer bien des ennuis, lequel pense toujours initialement à la forme pour exprimer l’idée. On a reproché injustement à Gertrud sa mise en scène figée. « Il m’importait que les figures fussent statuaires pour m’approcher ainsi du style des tragédies » affirme le cinéaste danois, dans Réflexions sur mon Métier (Cahiers du Cinéma, Editions de l’Etoile). La tragédie de Gertrud, c’est que l’idéalité bute immanquablement contre le réel. L’amoureuse déçue, au terme de sa vie, caresse sa solitude.
A Dr No.



Commentaires
Ce n'était guère mon intention. Bon, on va voir...
Regardez, pour commencer, la progression des photogrammes, lesquels racontent l'histoire de Gertrud, l'amoureuse éperdue.
Sinon, la sublime phrase du titre n'est pas de moi, mais de Sully Prudhomme !
Willy,
Intimement convaincue que nous sommes fondamentalement seuls. Et puis, il y a cette phrase qui me tourne dans la tête depuis le billet précédent et que j'avais lue à propos des films de Garrel : "l'homme meurt inachevé."
je me demande la cause de tout ce fuzz autour du film de Garrel, la photo et les acteurs étaient très beaux mais c'était d'un ennui... Gerryesque. Je l'ai regardé en repassant et même active, le film m'a endormie..
Quand à la "râleuse", je ne pense pas qu'elle traine dehors, en ce moment c'est fortement déconseillé, voir même bientôt interdit !!
D'ailleurs comment va-t-on aller au cinéma avec leurs conneries ?!!
Bien à vous chère amie.
Pour ma part, ce qui m'a toujours troublé concernant Gertrud, c'est le quatrième photogramme que vous proposez, Sandrine, qui est je crois le dernier plan du film. Une fin mélancolique mais pas sombre pour autant. Une sagesse immense s'en dégage. Une conclusion parfaite, triste mais lucide. D'une beauté inégalable. L'ultime plan d'un ultime film. Quelque chose d'irrémédiable. Pardonnez-moi, je suis très ému en y repensant, et je vous laisse à vos Garrel, Van Sant et consorts. Qu'ils semblent petits, tout à coup.
Vous me voyez ravie de votre engouement pour le film. Enthousiasme partagé, bien sûr. Dernier film de Dreyer. Un échec. Il n'est pas rare de lire dans des anthologies de cinéma que Gertrud est une oeuvre trop figée. Incurie de la critique et tissu d'âneries. Dreyer a parlé de la "statuaire" à l'oeuvre. Je vais écrire quelques lignes tout compte fait.
"D'une beauté inégalable", dites-vous. J'ai pensé justement que la beauté ne se disait pas. Le silence m'apparaissait alors comme le plus éloquent des commentaires. Avec l'épitaphe : "l'amour est tout". Une fois n'est pas coutume, je me rallie à la cohorte de ceux qui pensent que l'image parle d'elle-même. En l'occurence, ces 4 photogrammes dont vous avez bien saisi le cheminement évident (évident, me semble t-il, y compris pour ceux qui n'auraient pas vu ce chef d'oeuvre). Je me replonge en ce moment dans la filmographie de Dreyer avec volupté. J'ai acquis le Maître du Logis, un film muet de 25 que je ne connais pas. Encore mille beautés m'attendent certainement.
Willy,
Tous les films de Garrel, en ce qu'ils énoncent la faillite amoureuse, donnent envie d'avoir des problèmes avec une fille ! :-)
Le Maître du logis est également un film remarquable, révélant une fois encore chez Dreyer une figure féminine d'une force considérable. Il se distingue cependant de ses autres films par son humour, vous verrez.
Permettez-moi également de vous recommander Mikael, datant de 1924, récemment diffusé sur une chaîne du cable. Les Dreyer muets sont rares, j'espère pour vous que vous l'avez enregistré.
(pas enregistré Mikael. Merci pour l'info).
Si vous le souhaitez, je peux vous faire parvenir la vhs de Mikael. Sous pli discret, évidemment.
(C'est merveilleux le blog !).
...et caresse la modernité !
Juste une petite précision, dans ton article il y a une citation qui provient de la fin d'"Ordet" et non de "Jour de Colère" (celle du mari parlant de sa femme morte).
Et sur l'humour de Dreyer effectivement il est présent dans Gertrud, J. Douchet orienta d'ailleurs la discussion dans ce sens lors d'une présentation du film il y a quelques temps. Je retrouve mes notes et je vous en fait part ! Pour la remarque du père parlant de son fils qui est allé étudier Kierkegaard ds "Ordet" je ne sais pas si cela doit être perçu comme de l'humour ou une volonté de la part de Dreyer de replacer le discours du personnage dans le contexte religieux de l'époque ?! Qu'en pensez-vous ?
Concernant Kierkegaard, j'y vois un trait d'ironie supplémentaire, à l'endroit effectivement du dogmatisme religieux de l'époque.
Je ne crois pas me tromper si j'affirme que le christiannisme de Kierkegaard rejoint celui de Dreyer :
"Pour Kierkegaard, il ne s’agit pas de créer une nouvelle doctrine philosophique, en opposant à la mode actuelle une nouvelle mode; il s’agit de restaurer dans son authenticité l’enseignement du Christ. Toutes les analyses kierkegaardiennes doivent être lues dans cet éclairage. Lorsqu’il est question de l’existence, il ne faut jamais oublier que la plénitude de l’existence se trouve dans la foi et ne se trouve que là … Autrement dit, la plus haute existence est celle de Dieu, et la réalité humaine ne rencontre l’existence que dans la mesure où elle rencontre Dieu. L’analyse réflexive se meut dans l’ordre de la possibilité, qui jamais ne s’élève jusqu’à la réalité … Au contraire, " une existence de chrétien est en contact avec l’être " parce qu’elle est affrontement de Dieu. Kierkegaard ne cesse de répéter : " le christianisme n’est pas une doctrine, mais un message existentiel ". (Georges Gusdorf).
Je vais transcrire mes notes (sur Vampyr, Ordet et Gertrud) et les mettre sur mon blog à l'occasion, je te tiens au courant !
Dreyer se définit avant tout par son horreur du dogmatisme. Il était protestant aussi contre son oncle socialiste qui l'avait reccueilli à la mort de ses parents.
PS : j'aime bien le nom de ton blog...
Juste pour te dire que les notes sur "Vampyr" sont en ligne, en attendant la suite...
PS : Le nom du blog parait bien choisi vu le nombre de commentaires ! ;-)