Belle infidèle, la mémoire de cinéma multiplie les trahisons. Simulacre opératoire que le 7è Art et ses plans rêvés que recrée l’esprit, enclin à une invariable mécanique combinatoire : associations d’idées, enchaînements, élisions. Le regard opère son propre montage, ajoute ou retranche, selon une mathématique aléatoire. Entre l’objectivisme de la narration et le subjectivisme du regard, un écart où s’élaborent nos fantasmes de cinéma.
A la duplicité de l’image répondent nos propres mensonges, lesquels, au final, touchent au cœur secret de la représentation.
Que nos souvenirs soient imprécis, au fond, n’est pas un problème. Car leur fausseté même rapproche de la vérité du film.
Revoyant récemment quelques classiques, je m’insurgeais : telle séquence avait disparu, la fin en avait été modifiée (aléas du director’s cut ?). Pour me rendre compte que ces mêmes séquences intervenaient ou plus tôt, ou plus tard dans la fiction. Ou même, n’existaient pas du tout. Caprices de la re-création, montage et démontage, sautes, ratures : mon agencement intime du film se heurte à la narration objective.
Pour autant, loin de le dénaturer, la zone indécise où se place mon regard me restitue le film dans ses arcanes les plus secrètes. Equation que résout la mémoire : la démonstration est fausse mais le résultat est correct : le héros tombe bien amoureux à la fin, le contrat est scellé, la mort est là, au bout du plan. La perception se corrèle à une sorte d’instinct du plan, d’intuition souveraine qui déborde la structure filmique et qui permet d’embrasser la multiplicité des signes.
Ici, se mesure la toute puissance du médium cinématographique, dont la faculté de suggestion excède ce qui est donné à voir. Des effusions de sang dans Massacre à la Tronçonneuse ? La seule hémorragie que je devais observer, à la deuxième vision, était celle de ma mémoire. En voyant des geysers de sang, là où ils n’étaient pas, je mettais pourtant dans le mille, touchant à la violence symbolique du film.
Béances par lesquelles s’engouffrent les signes et les présences. Un film est un bout de mémoire que l’on croit tenir mais qui échappe continuellement. Art de l’oubli que le cinéma qui nous affecte -c’est là, le paradoxe- pourtant perpétuellement de mémoire.

Crédits : Immemory de Chris Marker.