14/12/2004 Antonioni ou le paysagisme abstrait

Le Désert Rouge de M. Antonioni.
"Antonioni, incorrigible Italien, ne cesse jamais, lui, de se réclamer de l'esthétique. Ses objets de beauté sont ceux des peintres actuels. Détritus, surfaces rouillées, eaux croupissantes, mécaniques incompréhensibles, murs rongés, Picasso, Gonzalez, Calder, Kemeny, bien d 'autres sont passés par là."
"Quand, dans une parenthèse exaltée, il consent à laisser chanter la nature, c'est d'une nature assez peu "naturelle" qu' il s'agit, où le sable est rose et les rochers semblent faits de chair. Encore est-ce là un paysage non "déformé", soit par les hommes, soit par le cinéaste, un paysage né surréaliste, qui se range naturellement dans le musée de l'auteur, auprès des moments à la De Chirico maintes fois remarqués dans son oeuvre, ces coins de rue déserts et hantés (...)".
Roger Tailleur, Viv(r)e le Cinéma, Institut Lumière, Actes Sud, 1997.



Commentaires
Le Désert Rouge m'avait anéantie, cher JS, La Notte encore davantage. Je crois d'ailleurs que je vais y consacrer un prochain billet.
De manière générale, je suis éblouie par ce cinéma des années 60/70 où le politique passe par une forme de symbolisme, nimbé de désespoir.
Avis à la population : je rêve de voir Les Sorcières de Pasolini. Si quelqu'un en possède une copie, je suis preneuse !
Mais pour reparler de 2001, dire que ce qui le sauve, ce qui en fait un bon film en définitive, c'est son vide. Son statut absolument pas métaphysique lors même que la métaphysique est son sujet. Ce n'est pas un vide à la Antonioni,mais bel et bien un vide spectaculaire, "hollywoodien", un vide conçu visuellement, avec des millions de dollars à l'appui. J'aime assez ça. Le pendant de ce film, pour moi, c'est "Apocalypse Now", le film du trop-plein, admirable dégeulis pyrotechnique.
Kubrick, Coppola, des mecs qui savent ce que coûtent leur délires, en dollars et en spectateurs. Et aussi Spielberg aujourd'hui : des mecs, en définitive, qui ne pensent pas tant leur art que leur industrie (Spielberg plus et mieux que Kubrick au fond. Idéalement : "Schindler's List").
Antonioni pense ses plans de telle manière qu'il se fait dessus de bien-être, (quand la plupart des gens, d'ailleurs, le voient comme un grand constipé). Les sus-cités ont pu faire des merdes à l'occasion, ce fut toujours dans l'ordre de l'accident industriel. Antonioni les sculpte.
"cette modernité-là, historiquement consommée" ? Je ne comprends pas cette assertion. En quoi un cinéaste comme Antonioni te semble prendre la pose, chercher à tout prix à être "moderne", quand ce qui le motive dans sa recherche esthétique, c'est précisément coller en plein à une contemporanéité ? Quête du sens, matérialisme dévorant, couple qui se délite... Formellement, Antonioni se situe du côté de la pisturalité, comme les Straub par exemple. Et cette modernité là ne me semble pas "consommée historiquement". Cela revient à dire que Picasso a été moderne "dans un temps donné". La modernité d'Antonioni résiste à sa contextualisation.
Je ne pense pas enfin qu'il y ait matière à se réjouir de la démarche d'industrieux comme Spielberg. C'est faire preuve d'un grand cynisme qui m'étonne de ta part.
« Le faux germanisme chez Wagner, ce mélange extrêmement « moderne » de brutalité et de sensualité douillette m’est aussi odieux que le faux style romain chez David ou le faux moyen âge anglais chez Walter Scott. »
Friedrich NIETZSCHE,
La volonté de puissance, III, § 223.
Gute Nacht.
Je reviens sur l'idée du contemporain. Là où je suis d'accord avec toi, c'est effectivement l'absolue nécessité qu'il y a à s'y inscire. A s'y risquer de fait. Picasso est universel parce qu'il est contemporain, mais aussi contemporain parce que "déjà" universel. Comme il faut partir du détail pour espérer, ainsi qu'une fractale, y trouver représentation du "tout" déjà esquissée, il faut trouver dans le contemporain ce quelque chose appelé à lui survivre : ce mouvement vrai, cette fêlure du visible qui introduit l'invisible abstraction d'une correspondance dans l'apparente banalité du concret. Comme Daniel Arasse, je pense que la vérité de l'art n'est pas dans la structure générale d'une oeuvre, dans son dépli panoptique qui ne fait que perdre le regard. Elle se trouve bien dans le détail, dans une forme sans nom, une couleur sans contours, une "tache" qui énerve l'oeil, l'agace et le fait travailler à l'orée de l'intelligence, laquelle doit s'effacer dans un premier temps pour laisser s'exprimer la seule sensibilité. On dit d'une cellule qu'elle est "photo-sensible", comme la rétine sur quoi vient s'imprimer l'image. Il faut prendre cet adjectif dans les deux sens, accepter que le sens se dilue dans l'abstraction pour le retrouver ensuite, éclairé par le détail, dans l'ensemble de l'oeuvre. Cet aller-retour du détail à l'ensemble (dont "Blow Up" porte la marque théorique), induit métaphoriquement celui qui va du contemporain à sa promesse d'universalité : on en trouve effectivement la prescience chez Antonioni. Ce qui en fait certes un cinéaste important. Mais il me semble que ce savoir s'exprime chez lui trop théoriquement pour m'atteindre vraiment. De fait, la pensée qui oeuvre au cinéma d'Antonioni, le savoir qui guide chaque effet pour lui éviter l'accident empêche le miracle de se produire : miracle de l'accident qui fait la beauté fragile des oeuvres de cinéma, rencontre entre la "vision" et ce qui l'excède ou l'empêche, autrement dit le réel qui se dérobe à la caméra,, lui demande chaque fois de reconsidérer le monde. Et chez Antonioni, j'ai parfois l'impression que ce monde est clos, une fois pour toutes.
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