Je n’imaginais pas rencontrer Abel Ferrara, créature de la pénombre, autrement que nuitamment.
L’obscurité recouvre Montreuil-sous-Bois depuis des heures maintenant, quand il apparaît, nimbé d’une lumière blafarde. Moment parfait, en complète adéquation avec ses œuvres nocturnes.
La ville, la nuit, son vampire. Beauté singulière de l’homme. Je suis frappée par la douceur ineffable qui émane de son être tout entier. Et par son visage livide surtout, que dévore un regard ténébreux. J’écoute d’une oreille distraite le dialogue qui s’engage entre le cinéaste et Bertrand Bonello.
Rien à faire : le halo du visage, ravagé par les excès (ses stigmates à lui), me happe. J’ai alors une curieuse sensation : ce n’est pas seulement une vie et son lot d’expériences limites qui traversent le corps d’Abel Ferrara, mais sa filmographie toute entière. Il est la somme de tous ses personnages, charismatique, ambigu, inquiétant et séduisant dans un même mouvement.
Dans l’énigmatique Mary, l’un de ses plus beaux films, Matthew Modine (remarquable déjà dans The Blackout) incarne un nouvel alter ego du cinéaste. Personnage en souffrance, forcément. Créer, c’est souffrir et Dieu nous a abandonnés. Film tout en ruptures, parcouru de réflexions théologiques, Mary oscille entre le sublime et l’outrancier. Non pas un film en plus sur la croyance et le rachat, mais bien une somme là encore, inscrite dans le prolongement de Snake Eyes.
Et puisque le génial réalisateur se confond décidément avec ses personnages, je garde de cette soirée une dernière image, hautement cinégénique. Au sortir de la salle de cinéma, Ferrara plante là son attaché de presse soufflé, dédaigne la voiture confortable qui s’offre à lui, pour disparaître par les rues, habitant de l’ombre, naturellement rendu à la nuit.