15/2/2006 Pépé d'Arménie

Faisons taire immédiatement les mauvaises langues. Jean-Louis Costes, acteur, performeur, metteur en scène et compositeur est dorénavant un écrivain sur qui compter. Figure clé de la scène underground française, Costes avait déjà prouvé ses talents, à travers une série d’articles incisifs.
Avec Grand-Père, une biographie romancée dédiée à son aïeul arménien, le mélancolique trublion entre dans le sanctuaire des Lettres… pour y semer un bordel monstrueux !
A la fois récit picaresque, traversé de visions dantesques, Grand-Père signe une vraie appétence littéraire. Force est de constater que le boulimique touche-à-tout affiche la même polyvalence dans l’écriture que sur scène.
Imaginant l’existence opaque de Garnick Sarkissian, « pogromeur pogromé », rescapé de toutes les guerres mais broyé par l’Etat français, Costes, le petit-fils meurtri, s’essaie avec bonheur, et dans un vivifiant maelström littéraire, à tous les genres.
De purs moments de comédie alternent avec des descriptions infernales de massacres et de viols. C’est trash, c’est cru, mais on en redemande, car, en transparence, se dessine une autre biographie secrète : celle tourmentée d’un artiste, tributaire de sa généalogie, laquelle lui a inoculé son mal atavique.
Figure idéalisée (l’imaginatif enfant associe son grand-père à Omar Sharif dans Lawrence d’Arabie), craint et révéré, "bon-papa-qui-pique" (c’est ainsi qu’il l’appelle) apparaît tour à tour comme un héros ou un salaud, cosaque rutilant ou clodo, sanguinaire légionnaire, bagnard, alcoolo collabo, battant comme plâtre sa femme, entre deux diffusions télévisuelles du tiercé.
Ambivalence affective qui rejoint les contradictions de l’Histoire. C’est là le tour de force de ce bouquin corrosif : réaliser la fusion de l’intime avec l’épopée débridée. Et partant, de mettre en perspective les grands événements meurtriers du siècle. Costes, en moraliste cynique, assène au passage quelques vérités politiques bien senties sur le contemporain. Le livre arrive à point nommé dans le délire mémoriel du moment, où l’on statue encore sur le rôle positif de la colonisation, quand Costes ironise sur le soldat fonctionnaire, à qui l’on promet la nationalité française contre ses tripes.
Qui a assisté aux performances de l’artiste reconnaîtra à coup sûr, dans son écriture, la même transe conjuratoire qui le saisit et l’emporte toujours plus loin dans la représentation. Un peu trop loin d’ailleurs. Un moment, on se dit même qu’il ne va jamais en revenir, qu’il est en train de se perdre dans ses évocations fantasmatiques, complaisantes et répétitives. Mais le geste génocidaire est lui-même répétition et complaisance.
Et quand on croit l’avoir perdu, ce fil d’Ariane qui nous ramène à Jean-Louis Costes et à sa biographie souterraine, on le retrouve, dans un chapitre aussi fulgurant que bouleversant.
Costes, éreinté, se donne enfin et livre sur l’autel sacrificiel, ce qu’il n’a jamais cessé de mettre en scène : son corps nu, la saillance d’une colonne vertébrale qui porte les stigmates de la génération irradiée à laquelle il appartient :
"la courbe de mon dos est exactement celle du dos de Papi. Elle est exactement la courbe du dos du vieux singe. Exactement le dos de mes petits-enfants. Je leur transmettrai le pogrom par mes os comme on me l’a transmis. Les crimes de l’Histoire sont notre squelette. Construit sur une colonne vertébrale cassée, je suis foutu d’avance. Je crèverai pogromeur ou pogromé. La seule incertitude est la durée de la souffrance. En attendant la mort que je me donnerai, si personne ne me la donne. C’est parce que je suis une serpillière de chair saturée de charnier sur un squelette de grand-père que je peux deviner, simplement en fermant les yeux, toutes les péripéties de Papi. Je ferme les yeux et je vois son dos courbé, sa colonne vertébrale, chapelet de souffrances qu’il suffit d’égrener".
Costes parle de là, de cette zone intime - son corps de performeur - l’épine dorsale d’un projet littéraire abouti.
Grand-Père, Ed Fayard, sort ce mercredi 15 février 2006 dans toutes les librairies.
Soirée de lancement du livre au Point Ephémère à Paris, avec performance de l'artiste, concerts et DJs set (Sébastien Akchoté), le jeudi 16 février à 20h30.
Au cinéma, JL Costes apparaît dans Irréversible de G. Noé, Baise-moi de V. Despentes et C. Trin Thi et encore dans Nom de Code : Sacha, un court-métrage de Thierry Jousse (avec Noël Akchoté, Benoît Delbecq et Margot Abascal).
Interview prochainement disponible sur Contrechamp.



Commentaires
Je pense que quelques séances de Gestalt (Non il n'y a pas que la psychanalyse et autre masturbation d'encéphale) pourrait lui faire du bien ( Fritz Perls : un authentique génie).
Simon,
Vous êtes si délicieusement puritain....
Tlön,
Je peux te passer le bouquin. Je vois déjà l'érudit frémir. :-)
Relativement à son écriture, on convoque, à mon avis, trop facilement les références. Qui d'un Céline, d'un Bataille ou d'un Sade, quand moi, je trouve qu'il parle de là : de son corps et la mise en scène de ce dernier. Je reviens à l'instant de son show et ai eu la confirmation que son style était tout entier conditionné par ce qui se passe sur scène. Une écriture viscérale, en somme, plume trempée dans la merde, le sang et le sperme.
Monierza,
Comme vous, émue aux larmes par les derniers chapitres et particulièrement le 9, où sa parole se fond intimement avec celle du grand-père. D'ailleurs, Jean-Louis Costes m'a envoyé ce mail hier soir (j'espère qu'il ne m'en voudra pas de le reproduire ici) :
"Sandrine
merci beaucoup pour la critique que je viens
d'annoncer sur mon site avec lien vers contrechamp
(dans media.htm)
elle est incroyablement perspicace
quand vous dites que c'est moi que je rêve dans le
passage sur la colonne vertebrale, je ne m'en etais
meme pas rendu compte!!!!
c'est vous qui venez de me le révéler!
vous etes très forte!
merci
jl c "
C'est formidable le blog !
à très bientôt
lh.
Jean-Louis, si tu lis ceci : ton livre marche du feu de Dieu !
Il y avait, en plus, foule à sa performance hier soir. L'époque a besoin de type comme lui pour foutre un grand coup de pied dans la fourmillière.
Je l'interviewe demain...dans sa cave.
Tu tentes de battre un record des expériences extrèmes...
Bon courage donc !! :-)
Etrange pour l'anti-spam de ce commentaire je dois entrer le chiffre : 66660...
Le Diable serait-il sur ce blog ?!
Déjà que je suis en plein milieu de la lecture du Bret Easton Ellis, qui fout un peu peur, surtout que ce matin à mon bureau j'ai croisé un perroquet en peluche, que je n'ai pu m'empêcher d'associer au Terby de Sarah...
Au secours je suis poursuivi... :-(
Non, je pense que l'époque a surtout besoin d'autres types de croisées..sociale, alimentaire, des trucs un peu ringards
Je ne sais pas si en Afghanistan ou aux Philippines ou en Malaysie, on a besoin de JL Costes...Ou non, c'est véritablement là qu'il devrait exercer son militantisme.
Pourtant, il me semble en avoir fait de la route il doit savoir...il l'a choisie sa scène occidentale.
Elle est de combien la marge des distributeurs qui vont se palper sur la colonne gémissante de Pépé ?
Où se niche la manipulation...
bon j'avoue tout, je n'ai pas lu LE livre
moi mon nom de code c'est 03998
"Il en est du spectacle comme d'une société bien ordonnée, où chacun sacrifie de ses droits primitifs pour le bien de l'ensemble et du tout" disait Diderot.
Chez Costes, c'est l'inverse : il ne sacrifie rien et ses performances sont à l'image du chaos, par ricochets, de la société française (scène occidentale, indeed mais il ne va pas sauver le monde tout de même. Quoique que dans ses grandes visions messianiques...)
Relativement à Fayard, il n'est, à mon avis, pas dupe, à en juger par l'amorce de son spectacle d'hier soir
Une vanité : poupée gonflable écartelée, supposée se consumer de désir pour l'Auteur, publié par une grande maison d'édition.
27389, tatoué sur ma fesse gauche.
Les caves, grande thématique du moment ! :-)
C'est marrant que tu parles du Ellis car j'y voyais un lien avec le livre de Costes. Autofiction chez l'un, bio romancée chez l'autre. Dans les 2 cas, une trajectoire intime, un autoportrait s'y dessinent. Ellis échoue, là où Costes réussit, presqu'à à son corps défendant (cf ce qu'il m'a écrit). Ellis convoque un imaginaire rendu commun par l'univers visuel de Lynch. C'est un peu grossier mais la fin est bouleversante. 4 pages de conclusion où il se met à nu. Costes, lui, dissémine des indices tout le long du livre. Au lecteur de les débusquer.
Et puis, je spoile pour la peine.
Le "terby" est une anagramme : "Y Bret" : "Why Bret?", message envoyé d'outre-tombe par le père du romancier...
Tremble petit ! (j'avoue quand même quelques bons coup de flippe).
Cacaprout et recaca
Endroit propice pour une rencontre que cette cave, antre créative du performer qui y travaille et répète ses spectacles.
Et puis, c'est de ma faute aussi : je lui ai demandé, pour l'interview, de choisir une mise en scène.
Depuis 2 jours, j'imagine cette cave et ses drôles d'accessoires.
Enfin, si ce blog reste en jachère trop longtemps, vous saurez où venir me délivrer.
Je ne suis pas sûr d'avoir compris ton avis sur le livre, tu as aimé ou pas : "Ellis échoue" ?
Moi, je suis assez convaincu, même si très vite j'ai su qu'on était très loin d'une biographie, contrairement à ce que beaucoup avait dit à la sortie du livre.
J'avoue avoir eu un doute avec cette Jayne Dennis. Je me suis empressé de vérifier sur imdb, où bien sûr elle n'existe pas !
A partir de là, un peu comme Bret, je me suis laissé envahir par le récit.
Donc je m'y retrouve comme avec American Psycho ou Glamorama, j'adore !!! Et peu importe le vrai du romancé, les personnages m'emportent avec eux, et c'est là tout le charme...
Je ne suis pas sûr d'avoir envie d'arriver trop vite à la conclusion, pour savourer encore ces frissons, ces délires et cet humour glacé...
Pour finir : pas d'accord avec toi sur le rapprochement avec Lynch, comme disait Mo. une fois : 'dès que c'est étrange on met Lynch à toutes les sauces" (pardon Mo. mais ce ne sont pas tes mots exacts mais l'idée y est). Il y a quand même une grande différence entre Lynch et Ellis : les drogues (en tout genre : alcool, cocaïne, médocs...) alors que Lynch convoque le rêve, Ellis provoque l'hallucination. Et le côté grande bourgeoisie, la critique de la société yuppie chez Ellis, alors que Lynch ne pose pas vraiment de regard critique sur la société, il n'a à mon sens aucune vu politique.
Ceci dit, je les apprécie énormément tous les deux, mais ça tu le sais.
Tu as presque fini par m'intéresser à Costes (car à priori j'aurais un peu la même réaction que Queen), j'attend l'interview pour voir...
C'est plus kitsch, non?
Tatouages de Masumura- Ca être un chef d'oeuvre assez déstabilisant....
tas tout tué!!
93 riprizente
remballer les autres.
TA MA DAGA !!!!!!!
93 NTMFN yo.
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