14/1/2006 Disparaître est un art (2è)

"Je suis un mec qui est en train de s'arrêter de tourner (...). Un mec qui s'en va". Gérard Depardieu
A chaque famille, son rejeton dégénéré, sujet de honte et d’opprobre mais qu’on invite encore pour sauver les apparences, en priant pour qu’il ne s’effondre pas ivre mort pendant les discours officiels.
Gérard Depardieu occupe dorénavant ce rôle (le plus ingrat de sa carrière) au sein de « la grande famille du cinéma » et, par ricochets, aux yeux du public.
Pochetron notoire, fauteur de trouble, cachetonneur cynique, père de famille conspué par sa propre progéniture, rien ne manque au tableau qui n’écorne l’image de l’acteur français le plus connu au monde. Et Depardieu ne le sait que trop. Mû par la rage dévastatrice qui caractérise ceux qui n’ont plus rien à perdre, il en rajoute même.
Interprétant « Gégé », Depardieu surjoue. Qui du personnage ou de l’homme s’offre à nous, pathétique ? Un tragique glissement s’est opéré.
On oublie sans doute : Depardieu fut beau. Magnifique même. On oublie trop : Depardieu est une voix, aux accents plaintifs, avant ce corps grotesque, à la dimension burlesque d’ailleurs trop peu exploitée. Un bloc brut d’émotion, vampirisé progressivement par la mise en scène de son existence excessive, dont il se fait le commentateur le plus lucide.
« Je suis un acteur qui s’en va ». Depardieu, en enregistrant le temps qui passe, n’a jamais été aussi en phase avec le cinéma. Du temps a passé, en effet, depuis ses plus beaux films. La grâce s’est évanouie, avec les ans. Quant au retour en grâce ? Il reste, par là même, bien improbable.
« S’arrêter » ou disparaître, quand on est acteur, est un art.



Commentaires
j'en profite... puisque je vois Fluctuat dans les nouveaux sites en ligne, je te propose celui-ci ! Devrait te plaire, mais tu dois connaître, non ?
Pour ce qui concerne Depardieu, rejeton dégénéré, sujet de honte ou d'opprobre, c'est un peu exagéré, voire caricatural et faux, non ?
Depardieu gloire nationale du cinéma français et bloc brut d'émotion me convient mieux. Avant lui, un seul acteur a tourné avec les plus grands, c'était Alain Delon.
Et les crasses de leur vie au quotidien n'altèrent en rien ce qu'ils sont : d'immenses acteurs.
Téchiné y manie d'ailleurs les vieux corps de Deneuve et Depardieu (et tout ce qu'ils charrient immanquablement) dans un esprit si proche de votre texte sandrine que j'ai réellement cru que vous y feriez référence. D'ailleurs, vous aussi, au final, vous ne parlez que du "temps" qui passe et qui change - ou presque.
Téchiné y manie d'ailleurs les vieux corps de Deneuve et Depardieu (et tout ce qu'ils charrient immanquablement) dans un esprit si proche de votre texte sandrine que j'ai réellement cru que vous y feriez référence. D'ailleurs, vous aussi, au final, vous ne parlez que de "temps" qui passe et qui change - ou presque.
(en revanche, je ne comrpends pas pourquoi il serait en phase avec le cinéma...où alors avec le cinéma français dont il est, d'une certaine façon, un désolant symptôme...)
"Elle est avant tout possédée du démon de l'analyse et sa plus grande joie est l'analyse de l'analyse, sinon même quelquefois la réfutation et la reconstruction de ses propres analyses."
Gabrielle Wittkop, Chaque jour est un arbre qui tombe
lh.
"la faiblesse de cette force" : une autre définition possible pour cette "mélancolie" ?
JG, Christie,
Je pensais effectivement au film Les Temps qui changent, lequel s'ouvre... par l'image d'un ensevelissement !
Le film vaut bien entendu pour les retrouvailles de deux acteurs vieillissants. En ligne d'horizon, Gable/Monroe ?
JS,
De mélancolie, c'est bien de cela dont il s'agit ! Et je te rejoins pleinement sur le reste et particulièrement sur ceci : "Depardieu y a perdu sa féminité, ce que j'aimais chez lui, ce mélange de brutalité et d'évanescence".
Casaploum,
Certes Depardieu est encore présent dans le paysage du cinéma français, acteur "bankable", en somme, à partir duquel se montent encore des projets. Mais dorénavant, sa valeur est plus économique q'artistique.
Et puis, je dirais même que sa sur présence, paradoxalement, participe de son effacement.
lo,
Y'a des fessées qui se perdent ! Cette pertinente citation me vexe et me flatte tout à la fois. C'est que ça doit me ressembler un petit peu alors ! :-)
mais delon ou depardieu, n'est-il pas davantage malheureux que l'abattage des
carrières (et des jours) soit de leur propre fait (choix, facilité, autophagie du personnage face à l'acteur et finalement, déclarations pitoyables)?
quant à la flatterie, sandrine : lis "démon", oppose la tombée de l'arbre à l'éternelle construction / déconstruction que tu opères ici et sache qu'évidemment, t'attribuer les mots de gabrielle wittkop (sublimissime meurtrière) est de ma part le plus fervent hommage
lh.
Depardieu n'a il pas été l'objet d'une manipulation. Son talent a été (sur)exploité: c'est un citron que l'on presse.
Le gamin qu'il était, s'est brûlé les ailes contre les lumières d'un showbiz, qui vivra après lui. Un homme comme lui est chargé d'un vécu tellement intense qu'il transparait quelque soit le rôle qu'il joue(Mauvais ou bon film). Il a plus à offir que nombre de gens qui se délécte de la déchéance de cet personne sûrement mal préparé à la vie.
Cet homme a voulu echapper à la misère de sa vie d'enfant, les assoifés de sang le sentait venir de loin.
J' apprecie ton blog mais la musculation qu'il m'impose à force de tourner les pages de mon dictionnaire, risque de me transformer en haltérophile.
Malgré l'entorse des neuronnes que je te dois, ainsi qu'à Luiz Carlos and Co, j'avoue que ton blog est désormais dans mes favoris.
Je te fais un merci dans le style de Benigni et te conseille te ménager ta cervelle.
Il va être temps de refaire un quizz (à chaque problème, sa solution).