23/4/2007 Quelques variations sur Ozu.
Jacques Sicard est l'auteur de très beaux ciné-poèmes qu'il a eu la gentillesse de m'adresser. Frappée par l'acuité de son regard et l'intensité de l'expression littéraire, j'ai eu envie de l'inviter sur ce blog. Voici donc quelques extraits de ses variations sur Ozu.
2-
Il n’y a pas de passage du temps, chez Ozu – en vérité, le temps y passe comme toujours il passe, insensiblement, selon des différences infimes – mais c’est la perception exclusive de cet infime qui, dans ses films, immobilise le temps.
D'un film l'autre, d'une séquence l'autre – Ozu joue sur des différences infinitésimales – sur ce qu''est l'infime (un excès du rien) au détriment de ce sur quoi il ouvre (l'espace et le temps).
Les différences infimes par quoi se marque le passage du temps – se fixant sur elles, Ozu les change en une suite de rimes et d’échos – un ruban de Möbius où moirent hypnotiquement, la fuite, le songe et leurs infinies déclinaisons.
Voir « Il était un père » d'Ozu, pour savoir à quel point c'est beau de voir un homme qui s'éloigne, dos tourné, dans la claire lumière de l'été japonais.
Où qu'on aille, c'est vers une corvée qu'on va. Le fétu d'homme, ici, ne déroge pas. La rigidité morale de sa tradition entraîne à y consentir avec le sourire. Et pourtant, rien ne peut faire que, par rapport à cela, ce ne soit un éloignement qu'on voit.
La singularité de son allure ressemble à la visualisation par Hitckcock du vertige de Scottie dans « Vertigo », son pas combine un mouvement avant et un mouvement arrière, l'un dans l'autre : visiblement, il va – sensiblement, il s'éloigne de là où il va. Mais aucune tête n'en tourne. Juste vient la tranquillité, comme vient le soir à la pointe extrême des feuilles.
Ce double mouvement, le fils de cet homme en donne l'impulsion. Car le film, en forme de folie douce, est l'hommage paradoxal à son père d'un fils peu décidé à le devenir. Fils qui veut rester fils auprès du père. Fils, seulement fils – donc, plus du tout un fils. Auprès du père, seulement père – donc, plus du tout un père. L'un empêche l'autre de devenir autre chose, et au fond de disparaître. Il le retient au bord du sort commun. Il lui fait faire un pas en arrière. Un pas qui, au sens le plus absolu, éloigne. Autrement dit, sauve, conserve et dénature. Cela qui est fou. On n'en dira jamais assez la violence rentrée. Sous nos yeux, le petit homme en allé trottine dans le lumière de plus aucun été.
11-
Puissions-nous nous tenir où nous croyons vivre comme au milieu des maisons d'Ozu.
Ou l'insistante multiplication des cadres, dans le cadre du plan, ne signifie pas la réduction carcérale du mouvement,
mais la possibilité d'une cachette démultipliée par les objets domestiques, ces sabliers en forme de cloisons, de fenêtres, de portes, de meubles, de vases.
Cachette magnifiquement imprenable, de l'être à l'aide de grains de sable, où l'expansion de l'univers,
la rotation du monde, l'histoire des sociétés, l'économie de la boutique ni l'impudence des regards
ne sauraient venir traquer jusqu'à la crise finale, celui ou celle qui, sans passer par le cimetière, rêve d'arrêter tout.



