12/11/2006 L'image d'après
Voir des films primitifs, c’est repousser la frontière d’un territoire cinématographique enfoui, lequel substitue à notre regard colonisé, l’éclat virginal de sa mythologie. Pour une archéologie des images, par-delà de toute posture nostalgique ou nécrophile. Avènement du plan, naissance du découpage, un art à l’état d’enfance s’invente qui forme nos réminiscences cinéphiles. La démarche se cristallise autour d’une simple question : quelle était l’image d’avant, la vue originelle, le film matriciel ?
Avançant à tâtons dans l’indispensable DVD du British Film Institute (comportant plus de 50 films de pionniers), je tombais sur The Kiss in the Tunnel (1899) de George A. Smith (1864-1959), un scientifique, membre de la Royal Astronomical Society, à qui l’on doit des apports majeurs : surimpressions pour suggérer les rêves, action parallèle (Santa Claus, 1899), flash back (The House that Jack Built, 1900) et narration qui se déploie dans The Kiss in the Tunnel.
Ce court film repose sur un argument simple : un train pénètre dans un tunnel et en ressort. Dans l’intervalle aveugle, un couple s’embrasse dans une cabine. Baiser d’une audace inouïe pour l’époque (le chaste The Kiss en 1896 avait essuyé l’opprobre critique), édulcorée par la légitimité du couple d’acteurs à la ville comme à l’écran : les amoureux ne sont autres que George A. Smith lui-même et sa compagne. Pour autant, la métaphore sexuelle limpide s'exprime, qui ne devait pas échapper à un dénommé Alfred Hitchcock.
Est-il possible que le cinéaste ait vu ces quelques minutes vibrantes d’un film, arraché à la rigidité d’une société conservatrice ? On ne pourrait l’affirmer avec certitude mais l’emprunt ne laisse pas d’étonner. Ajoutant au trouble, les correspondances abondent. A commencer par l’année de réalisation du film : 1899 ou la naissance du futur maître du suspense, lequel devait tourner son somptueux North by Northwest en 1959, date qui coïncide avec le décès de George A. Smith. Hommage posthume à n’en pas douter. La biographie d’Alfred Hitchcock semble étayer notre hypothèse. En 1920, il intègre la compagnie Famous Players Lasky (filiale de la Paramount à Londres) où il prend en charge le sous-titrage de films muets, expérience qui achève de faire de l’ingénieur de formation, un technicien polyvalent du cinéma.
Hitchcock rompt avec l’action continue de The Kiss in the Tunnel, en isolant deux séquences de train, par où le duo formé par Cary Grant et Eva Marie Saint passe du statut d’amants au couple légitime. De la dangereuse séduction à la conjugalité, un tunnel narratif dans lequel s’engouffre in fine et sans retour une caméra complice.
Paradoxalement, l’image d’après ne revient pas à Hitchcock mais à Smith lui-même, qui filme la sortie lumineuse du souterrain, quand les héros de North by Northwest demeurent circonscrits. Chez Hitchcock en effet, le mariage a tout d’une dead end (revoir notamment pour s’en convaincre Rear Window, le couple de jeunes mariés qui s’ébat à longueur de journée, l’enthousiasme déclinant de l’homme, son éreintement face à l’insatiable appétit sexuel de son épouse vampirique, vagin claustrophobe à l’image du tunnel).
L’extraction du tunnel chez Smith participe peut-être de l’intuition radieuse que le cinématographe (né à la faveur de l'entrée d'un autre train, en gare de la Ciotat), lancé à pleine vitesse sur les rails de la modernité, saura continuer à partir de cette image laissée en héritage, l’image d’après.
Crédits : The Kiss in the Tunnel (1899), George Albert Smith, in Early Cinema, Primitives and Pioneers, un DVD édité par le British Film Institute.
North by Northwest (La Mort aux Trousses, 1959), Alfred Hitchcock.










