01/9/2006 Faut-il brûler Flandres ?
L’horreur muette de Flandres et sa puissance se logent dans ses élans et ses répulsions. Où l’informulé donne aux corps à corps une urgence sauvage, celle d’un mystère que sonde Bruno Dumont dès l’abord d’une filmographie empreinte de réalisme mystique : la condition humaine. Terre cassée, gueules brûlées, Flandres gratte la peau des certitudes, se cherche pour soi des formes d’expression à même de rendre compte du profond désarroi contemporain. Et pour y parvenir, Dumont évide le plan comme Cézanne réduisait ses motifs, jusqu’à l’effacement.
Tous les films du cinéaste pourraient s’intitulerL’Humanité, du nom de son projet le plus abouti. Construit en triptyque (un prologue atmosphérique, la plongée viscérale dans la guerre, le retour au pays), Flandres s’attache, comme Full Metal Jacket, à cette part irréductible d’humanité sous le masque servile des apparences. Taciturnes et furieux, rustres et sublimes, les modèles que se choisit Bruno Dumont pour servir un récit, ivre d’amour et de mort, prêtent couramment le flanc aux critiques. Lui, Samuel Boidin (déjà présent dans La Vie de Jésus), force musculeuse, pulsionnelle. Elle, Adélaïde Leroux, présence gracile, diaphane. Instinct et grâce mêlés, sommes-nous dans le grotesque ou le sublime ?
Va-t-on continuer d’encenser Bruno Dumont, au motif qu’il n’y a plus, en France, un seul réalisateur qui prenne encore le risque de la mise en scène ? Doit-on adhérer béatement aux propos d’un cinéaste, rompu à l’exercice, qui égrène le chapelet ininterrompu de ses intentions ? Faut-il suivre le mouvement par lequel Dumont se fait "des Flandres en flammes" par une certaine frange critique ?
Peine perdue. Flandres se consume littéralement sous nos yeux et avec lui, le cinéma de Dumont. La signature visuelle impressionne toujours autant, reconnaissable entre mille, mais arrivé à ce point précis de sa carrière, le cinéaste, la filmant, se livre aussi une guerre. On reproche au film son schématisme, son propos dénué de la profondeur métaphysique qu’il poursuit, son invariable dispositif décliné de film en film. Mais pourtant quelque chose a bien changé. Dumont a cessé de surplomber ses personnages, lesquels jouissent dorénavant d’un recours. Maladroit, peut-être. Sensible et bouleversant, assurément.
Autre amalgame que disqualifie indiscutablement L’Homme des Flandres, le documentaire de Sébastien Ors : voir en Dumont un entomologiste cynique qui manifeste sur ses acteurs une supériorité , un opportunisme de classe. Il faut voir se rebiffer les apprentis soldats qui malmènent Dumont autant que ce dernier peut le faire pour que ces présences, vierges de toute représentation, atteignent leurs personnages. Il y a un jeu d’ajustement et de réglage perpétuel entre les deux instances. Il faut voir encore Adélaïde Leroux, excédée, quitter le champ car elle ne parvient pas à pleurer. Et Dumont, de la saisir par les épaules, l’envelopper de ses mots rassurants et, dans un geste à la fois protecteur et brutal, de la replacer devant la caméra. Toute l’essence du cinéma de Bruno Dumont en un seul geste.
Curieusement, on ne voit pas dans L’Homme des Flandres un making of, outre qu’il renseigne incontestablement sur la méthode Dumont, mais presqu’un autre film qui dédoublerait le propos de Flandres. Ou comment des débutants, présentés pour ce qu’ils sont, des individus ordinaires, sont envoyés sur un front qui les dépasse : le cinéma, comme une guerre, dont ils sortent victorieux, par-delà les clivages culturels.
Il m’est apparu alors clairement que le problème ne résidait pas tant dans le regard que Dumont porte sur ses acteurs que dans celui du spectateur, confronté à ses propres limites. Le cinéaste, pour qui la durée d’un plan est la durée d’exposition du spectateur, entend agir sur lui et modifier son regard : "les vrais films de cinéma ont besoin des regards pour s’accomplir. Ce sont les regards qui achèvent ces commencements que sont les œuvres (…),compagnes de nos progrès."
Compte rendu du débat que j'ai animé le 6 septembre dernier avec Bruno Dumont ici.



