06/8/2006 La star, l'héritière et la flaque de vomi
“There’s nobody in the world like me. I think every decade has an iconic blonde - like Marilyn Monroe or Princess Diana — and right now, I’m that icon.”
Paris Hilton in the UK's Sunday Times.
Prenons Paris Hilton au sérieux. A chaque décennie son icône blonde qui voit l’héritière se placer aux côtés de Marilyn Monroe et de Lady Di ! On pourrait accueillir le propos par des ricanements et le mettre sur le compte de l’ego platine de la bimbo peroxydée. Mais on y voit, au contraire, une intuition souveraine. Car Paris Hilton s’inscrit bien dans cette filiation là. Idole née après le star system, elle en est la survivance incarnée au travers des signes qui lui persistent : la mode, la publicité, la presse, la télévision, en somme la culture de masse.
La disparition de Marilyn sonne le glas des stars-modèles. La super star enterrée, c’est à l’avènement de la "nouvelle star" auquel on assiste, hébété face au débordement médiatique qu'elle génère systématiquement.
Aujourd’hui donc, la reine des extensions capillaires se lance dans la chanson, tout en poursuivant en parallèle ses pérégrinations cathodiques (The Simple Life). Jet-setteuse adulée de la presse pipole, friande de ses récurrents accidents de culotte, Paris Hilton n’est plus modèle, mais imitation.
C’est d’autant plus frappant dans le clip Stars are blind, titre du single sucré que susurre la californienne. Exercice magistral de digestion, et vrai condensé de la vie de Marilyn Monroe, de sa carrière de pin up à ses rôles marquant au cinéma, le clip prouve que les stéréotypes ont migré.
Qui n'a jamais vu Paris Hilton "en mouvement" sera saisi à la vision du clip. Habituée à poser pour les paparazzi, immuable sourire, lèvre inférieure renflée, oeillade languide, ou qu’elle trait une vache, le même glacis de sophistication entoure sa présence figée. Le clip, en revanche, met en scène une Paris Hilton spasmophile, traversée d’expressions inédites, affleurant sous le ballet frénétique de ses gesticulations minaudières. Je me disais que je n’avais jamais vu une Paris Hilton aussi vivante, quand, contemplant les clichés de Bert Stern (Marilyn, La Dernière Séance), il m’apparaissait que Monroe n’avait jamais été si morte.
Mais dans les deux cas de figure, et bien qu’elle soit réinvestie par la représentation, c’est la vie qui fait retour.
Edgar Morin (Les Stars) notait : "Les stars ne sont plus des modèles culturels, des guides idéaux, mais, simultanément, des images exaltées, des incarnations, des symboles d’une errance et d’une quête réelle." Cette quête, c’est la vie, ni plus, ni moins, sous l’inflexion de laquelle le vernis se craquelle.
Je me remémorais dans le même temps une photo de Paris Hilton, prise au sortir d’une boîte. Robe couture, sac de marque en bandoulière, la clubbeuse détourne les yeux. A ses pieds, joliment chaussés, s’étend une immense flaque de vomi. Cette cohabitation inattendue de deux instances antinomiques (sophistication et prosaïsme) rappelait que le glamour et le trash, au fond, ne sont pas si éloignés.
Le geste d’évitement avait quelque chose de passionnant : outre son impact comique évident, il introduisait de la distanciation dans le rêve. Hilton refuse de regarder l’écart qui sépare la vraie vie de son existence médiatique rutilante, le rappel gerbeux de ce qu’elle représente: une version altérée du mythe, son actualisation trash.
Marilyn Monroe, à la différence d’Hilton, a eu le courage de regarder. Elle expose sans aménité sa déchéance psychotrope sous l’objectif désirant de Bert Stern qui peut se targuer d’avoir saisi la vérité d’une des dernières stars au monde. La cicatrice à son flanc nu (on lui a ôté la vésicule biliaire quelques semaines auparavant), c’est la matérialisation d’une existence travestie, la sinistre balafre de la vie qui n’a jamais eu droit de cité à Hollywood jusque dans les années 60.
Hilton, la party girl, ne le sait que trop. Tel est l’enjeu du clip Stars are Blind : non pas un hommage mais une forme d’allégeance à la mythologie qui passe par le cliché. Copie de copie de copie. Aguilera imite Madonna qui imite Marilyn (la madone a eu, comme toujours, une bonne longueur d’avance sur ses cadettes), laquelle se voit aujourd’hui singée par une gosse de riches, sacrément futée, sous ses airs absents.
A l’œil vitreux de Marilyn, sous Dom Pérignon pendant l’ultime shooting, répond le regard mouillé de Hilton la wanabee à qui l’on doit la confirmation que l'on est bien entré dans l’ère de la résurrection des stars.
Manifestement ivre sur la plupart des clichés, on se prend à imaginer Marilyn vomissant aux pieds de sa copie de pacotille. Une gerbe posthume déposée sur la tombe des espérances. Un héritage.










