Partant de la définition selon laquelle un cinéphile est quelqu’un qui va tout voir, je ne suis plus cinéphile. Et depuis un bon bout de temps déjà.
Si "critiquer", étymologiquement, veut dire "choisir", la cinéphilie, selon l’acception très généraliste que j’en donne, n’impose pas de choix.
Or, je m’observe, de plus en plus régulièrement, en situation de sélectionner mes objets, à me dire qu’il m’en coûte trop d’aller voir les
Bronzés 3 ou même
King Kong. Le
voir a ses limites, indépassables depuis quelques temps pour moi.
J’ai toujours défini la cinéphilie (la mienne, du moins) par la
passion, chevillée au corps, par laquelle seul le cinéma compte et prend le pas sur les rites sociaux et même les relations sentimentales. Cette
passion qui vous fait faire 200 km pour voir un film (
L’Enfance d’Ivan de Tarkovski), glisser sur une épaisse couche de verglas et pousser votre véhicule en plein hiver pour le remettre dans l’axe routier (
Lost Highway de Lynch – quelle ironie !), différer vos vacances d’une journée pour ne pas rater un classique, coincé dans une obscure rétrospective (
Le Désert rouge d’Antonioni). Aujourd’hui, la passion a fait place à un amour raisonné. C’était le sens de ma note précédente sur Bresson d’ailleurs, cette évidence douloureuse qui se révélait à moi d’un coup. Je suis comme l’amant désabusé qui boude son ardente maîtresse. Le cinéma a décidément un visage de
femme.
Est-ce qu’en en déplorant la perte, je clame plus fort encore mon amour ? Historiquement, la cinéphilie a vécu jusqu’à la fin des années 60. N’en subsistent que de romantiques oripeaux, l’époque rêvée des ciné-clubs. Et Daney, comme ligne d’horizon, le ciné-fils mélancolique.
Voir, en parler, écrire. Selon Daney, la cinéphilie s’articule autour de ces trois polarités (je me répète). Un phénomène de l’après, revenue de tout et d’elle même que la cinéphilie : post moderne, post révolutionnaire.
Et moi, d’où je parle ? Certainement pas d’une cinéphilie d’emprunt, revendiquée par les vieillards précoces de la jeune garde critique, laquelle se réclame encore des
Contrebandiers de Moonfleet, œuvre matricielle. Oui, mais celle d’un autre. Je ne peux pas ou ne peux plus parler d’ici.
J’ai abondamment évoqué, dans ses colonnes, le film par lequel je suis entrée en cinéma :
The Ghost and Mrs Muir de Mankiewicz. Je disais qu’il m’avait
rendu l’enfance et donné le cinéma, avec l’emphase qui fait peur à mon entourage parfois. Mais je me trompais. En revoyant le film, je n’avais pas réalisé, qu’au contraire, il avait oblitéré l’enfance. Ca n’était plus un souvenir flottant et idéal. Privée de cette idéalité, l’enfance n’a plus lieu d’être.
Que ce soit dans son inscription historique ou personnelle, la cinéphilie a avoir avec la perte.
Photogramme : spectateurs devant Psycho d'Hitchcock, emprunté au site Hors Champ. Lire aussi le texte d'André
Habib sur le sujet.