Dans son dernier chef d’œuvre de noirceur, Spielberg raconte une histoire personnelle de l’œil, laquelle s’accomplit dans la béance. Qu’est-ce que
La Guerre des Mondes ? Un œil crevé.
Véritable odyssée du regard, le film ne met pas en scène la faillite d’un père mais bien une hémorragie du "voir". Pendants organiques à cette effusion, les Tripodes, cyclopes qui trouvent dans l’herbe rouge viscérale, leur nerf optique. Les machines incarnent la surpuissance du "voir". Une fois éventrées, elles déversent leur humeur (la cuve de sang) dans une séquence finale qui évoque l’œil lacéré du
Chien Andalou de Bunuel.
Premier coup porté à l’intégrité de l’organe oculaire, le trou dans la vitre, percée du canal, ouverture de la brèche salutaire et délétère par où s’engouffre le visible, et partant, la connaissance. Dans la mire, s’inscrit le père puis, plus tard sa fille, à travers un pare-brise. Rien ne peut dès lors enrayer l’endémie. C’est inéluctable : une fois que les personnages ouvrent les yeux, ils ne pourront plus jamais les fermer.
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Don’t he never sleep ? s’exclamait le garçonnet dans
La Nuit du Chasseur, à propos de l’inhumain pasteur (vraie machine de mort lui aussi), lancé à ses trousses. Autrement dit, "ne ferme t-il jamais les yeux" ?
La monstruosité se matérialise à travers cette surexposition
au et
du réel. A cette différence que dans
La Guerre des Mondes, le moindre cillement de l’œil s’avère crucial. Il y a donc déplacement d’un film à l’autre, du monstre à l’enfant. La jeune héroïne, chez Spielberg, devient ce monstre de clair-voyance.
"Garder les yeux grand ouverts", telle est l’injonction. Tim Robbins, l’ancien ambulancier, rappelle que seuls les blessés qui restent les yeux ouverts jusqu’à l’hôpital ont une chance de s’en sortir. Avant de sombrer dans la folie.
Le monde aveugle, cavités d’où émergent les robots, révèle son insoutenable vérité, sa béance monstrueuse. L’horreur se dévoile par une autre métonymie : la croisée d’une fenêtre, celle-là même par laquelle le mal est entré, avec la balle de base ball. La vitre, et avant elle les écrans de télévision, derniers remparts de distanciation, ont volé en éclats depuis longtemps, selon la logique de l’œil crevé, évidé de sa substance. Impossible de se dérober au mal.
Loin d’être un énième récit de préservation du groupe,
La Guerre des Mondes, au contraire, entérine l’idée que les enfants doivent faire par eux-mêmes leur propre expérience du mal. Le père aura beau boucher la vue de sa progéniture, la fillette dorénavant
sait et
voit avant tout le monde : les cadavres dérivant sur le lit du fleuve (scène primitive et envers mortifère de
La Nuit du Chasseur) ou le tripode sur les hauteurs de la colline, quand un cortège de dos tournés l’ignore encore. Le fils s’affranchit, quant à lui, de la tutelle paternelle, pour éprouver seul son regard :
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Il faut que je voie ça !
En somme, c’est par l'occlusion que la vérité advient dans
La Guerre des Mondes. Là où Spielberg réaffirme magistralement l’omnipotence du regard, un certain cinéma américain tend vers la cécité, un cloisonnement accru du visible.
Le film de Spielberg inspire de
belles notes, à lire
ici et
là.