25/1/2005 Soleil noir

Depuis quand n’avait-on pas éprouvé une telle brûlure au cinéma ?
The Heart is deceitful above all things (Le Livre de Jérémie) relate une éducation «à l’envers». Un gosse, confié à une famille adoptive, est rendu à une mère biologique instable. Ballotté de ville en ville par une génitrice toxicomane et prostituée, Jérémie quitte brutalement l'enfance pour explorer les Enfers. Il y fait l'apprentissage douloureux de la brutalité du monde.
La réalisatrice orchestre avec rage la rencontre choc entre deux Amérique : l’une ultra religieuse, rigoriste, suffocante d'hypocrisie, et l’autre, celle des laissés pour compte, marginale et déstructurée. Entre ces deux polarités, un gouffre, une béance tragique, un abîme de souffrance : l’innocence perdue.
Ce second long métrage consacre la maturité d’une réalisatrice qui signe là une sorte «d’œuvre au noir». Le film progresse de la lumière vers les ténèbres. Le noir envahit progressivement le cadre. Un tas de charbon, tout autant ludique que mortifère, amorce le processus endémique. Des cheveux jusqu’aux vêtements, la blondeur angélique disparaît au profit d’une folie dévorante qui consume les personnages de l’intérieur.
En prenant à bras le corps son sujet et en assumant le rôle de la mère indigne, Asia Argento se met en danger constamment. Elle entraîne dans son sillage une distribution idéale : de Marylin Manson, démaquillé et troublant, en passant par un Peter Fonda ambigu à souhait, Ornella Mutti, Winona Ryder ou bien encore John Robinson, le blondinet de Elephant.
Nulle complaisance malsaine, bien au contraire. La réalisatrice sauve son entreprise et ses personnages (pourtant très "chargés") par un regard empli de compassion et de pudeur douloureuse.
Tendu par une énergie de tous les instants, le film dynamite les repères habituels de la société : famille, éducation, religion.
Punk, Le Livre de Jérémie l’est jusque dans son esthétique « sale » et parce qu’en dehors de l’implosion, aucune alternative ne s’offre à la fois au film et aux personnages, tout comme dans Out of the Blue (1980) de Dennis Hopper, une influence majeure revendiquée par la réalisatrice.
Véritable « soleil noir », Le Livre de Jérémie brûle les consciences, calcine la chair âcre de la morale pour ne laisser que des cendres.


