
Harvey Keitel dans Bad Lieutenant
Voir un film d'Abel Ferrara relève d’une expérience des limites. Corps éprouvés, tiraillés entre le profane et le sacré, les héros chez Ferrara tendent à démontrer que le drame ne réside pas tant dans l'objet de la dépendance que dans la dépendance elle-même et le processus d'autodestruction qui en découle. Bien plus, l'aliénation révèle
in fine au héros ferrarien ses béances et son incomplétude. En fait d'absorption de drogues, le personnage en vient lui-même à être absorbé par ses propres gouffres. La mise en scène topique (au sens médical du terme) de Ferrara, à la lisière parfois de l'expérimentation, traduit ses états de manque avec inventivité.
Le regard aliéné.
Le héros ferrarien est subordonné au regard - d'autrui, de Dieu - sans quoi, il est menacé d'invisibilité. Pour preuve, la trajectoire du personnage de
Bad Lieutenant, représentant de la Loi, en proie à la plus profonde des dérélictions. Le personnage reprend à son compte la thématique de Dostoïevski sur la Loi : si Dieu n'existe pas, alors tout est autorisé.
Or, en l'occurrence, ce n'est pas parce que Dieu n'existe pas que tout est permis, mais bien parce qu'il ne
regarde pas.
En témoigne, la scène dans l'église, où, en proie à une hallucination, le mauvais flic croit voir le Christ qui pourrait l'absoudre de toutes ses fautes. En fait de figure christique, il s'agit d'un vieil homme. Cette scène est à rapprocher de la séquence liminaire de
Driller killer, au demeurant fort intrigante.
Le personnage de
Bad Lieutenant s'adonne sans vergogne à toutes sortes de turpitudes précisément parce qu'il sait qu'il n'est observé ni de Dieu, ni de ses contemporains, aux regards desquels, par ailleurs, il se dérobe. Le personnage frôle l'invisibilité, se dissout dans le décor, disparaît dans des cages d'escaliers. Sa fin est emblématique : il est abattu à bout portant. La caméra se tient à distance. Le personnage meurt dans sa voiture dans l'anonymat et l'indifférence, malgré un ultime sursaut rédempteur.
A l'inverse, Ferrara consacre à Franck White ("blanc" comme la poudre ou la pureté ?), le très charismatique
King of New York , une fin à la hauteur de son mythe. Abattu également dans sa voiture, sa mort a des allures de final d'opéra. Le personnage de Franck White est accro à la reconnaissance sociale, à ses signes. Il prend le contrôle du trafic de drogue new yorkais afin de construire des hôpitaux pour les démunis. Sa mégalomanie le conduit à sa perte.
En somme, la dépendance s'exprime au travers du regard. Son absence condamne les héros ferrariens à la déchéance, à la disparition.
Sandrine Marques