La genèse de l’œuvre de David Lynch trouve sa matrice esthétique et philosophique dans l’Enfer de Jérôme Bosch, dont le cinéaste est un grand admirateur.
Le Jardin des Délices ?
Le triptyque Jardin des Délices peint au Moyen-Age (vers 1503-1504) par Jérôme Bosch, n’en finit pas d’impressionner par sa modernité. Il met en scène le troisième jour de la Création. Trois panneaux composent l’œuvre : l’aile centrale représente le Jardin des Plaisirs ; le panneau gauche est consacré au Paradis et le droit, à l’Enfer. Une brève étude de chacune de ces ailes et de quelques motifs, informent sur l’origine, inconsciente ou pas, des films de David Lynch.
Bordé de part et d’autre par les panneaux dédiés au Paradis et à l’Enfer, Le Jardin des Délices occupe une position privilégiée. Ce paysage fantastique représente, dans une faune et une flore singulières, des hommes et des femmes nus, entourés d’animaux hybrides, s’adonnant aux plaisirs charnels. Les scènes sensuelles, renforcées par des couleurs douces, sont chargées de symbolismes et traduisent la volupté universelle.
L’Enfer dépeint le châtiment des péchés de chair. Satan, monstre à tête d’oiseau, trône, les pieds fichés dans des cruches. Il engloutit les damnés et les expulse, tels des excréments, dans une sphère de verre, en dessous de laquelle s’ouvre une cuve cylindrique. Un sujet, saisi de dos, défèque dans cette canalisation. Ceci n’est pas sans évoquer les enfantements contre-nature que nous avons relevés chez Lynch. Ses personnages naissent consubstantiellement à la matière organique, quand ils ne s’y abandonnent pas.
Autour du personnage pivot du Diable, les allégories fleurissent : l’Envie est symbolisée par un homme attaqué par des chiens. Là aussi, un rappel à l’œuvre lynchéenne apparaît. Il n’est pas un seul film du cinéaste dans lequel n’apparaisse un chien. L’espèce canine est même parfois créditée au générique de fin ! Sur ce simple motif canin, une étude complète pourrait être menée. Créature infernale faisant office de guide, le chien symbolise la coexistence d’un univers « d’en haut » et d’un monde souterrain dans lequel s’épanouissent les fantasmes et les déviances. Nous resserrerons notre propos à l’interprétation de l’allégorie ci-dessus décrite, qui trouve son pendant dans Sailor et Lula. Sailor, corrompu par l’ignoble Bobby Peru, entreprend le braquage sanglant d’une banque. Nul n’en réchappe et la main sectionnée d’un guichetier finit dans la gueule d’un chien errant. Cette scène, a l’humour décalé (les employés recherchent désespérément le membre, emporté une rue plus loin par le chien) met en lumière la cupidité de Sailor qui ne manque pas d’être puni pour son geste criminel (il retourne en prison). De même, l’allégorie de l’Avidité serait représentée dans le tableau, à côté de la disproportionnée lanterne, dans la partie médiane de l’œuvre.
Dans la partie supérieure du panneau dévolu à l’Enfer, une immense paire d’oreilles, avec un couteau au centre, est transpercée d’une flèche. La composition ressemble à quelque machine guerrière dévastant tout sur son passage. Une double interprétation en est donnée : les oreilles symbolisent le malheur ou la surdité à la parole divine. Une correspondance s’établit tout naturellement avec l’oreille tranchée de Blue Velvet. L’organe, qui fonctionne comme un agent dramatique, semble avoir été coupé avec le couteau du tableau. Sa découverte précipite effectivement Jeffrey Beaumont dans le malheur, en lui révélant sa nature perverse. Motif pictural à part entière dans le film (une nature morte), l’oreille renvoie également à l’artiste peintre ; ainsi, le triste propriétaire de l’appendice se voit surnommé ironiquement « Van Gogh » par ses tortionnaires. Quant à la surdité, on pense bien sûr au rôle joué par David Lynch lui-même dans Twin Peaks. Il incarne un agent du FBI, malentendant, s’époumonant inutilement pour se faire entendre de ses hommes. S’il ne peut discerner la parole divine, c’est-à-dire, toucher à l’absolue Vérité, il est en mesure d’interpréter les signes. D’où le mime de la « femme en rouge » sur l’aérodrome, lieu idéal de la relation entre ciel et terre.
Au centre du tableau se tient un énigmatique « homme-arbre », dont le torse est en forme d’œuf, planté sur une souche pourrie et dont le visage est en décomposition. Une réification de l’homme mystère dans Lost Highway ?
Enfin, dans l’extrême partie supérieure du panneau, on discerne l’anéantissement d’une ville qui se consume de mille feux, rappel visuel de la maison incendiée de Lost highway et du feu qui dévore de l’intérieur les personnages lynchéens. En effet, cette infernale aile droite exhale une angoisse persécutive violente et un morcellement castrateur aigu.
En somme, Bosch et Lynch rêvent d’un monde d’avant le péché originel, où l’homme et la femme pouvaient fusionner dans un amour, à la fois spirituel et sensuel. Mais le pessimisme l’emporte de plus en plus dans l’œuvre de David Lynch. L’innocence n’a peut être jamais existé et les ombres envahissent davantage encore l’espace filmique.
S. Marques